26-Nos petits secrets

6 mai 2016, Lyon

Dans le bureau de Friederike Von Überrhein un silence pesant s’installe. Face à elle, Amédée et Elisabeth fixent un point sur le tapis. D’une voix dont elle contient à peine la colère, l’aînée prend la parole :

« Pourquoi Jean souhaite-t-il envoyer Elisabeth ? Il l’a expliqué ? »

Amédée secoue la tête négativement.

« Dame Von Überrhein, cette mission reste un honneur pour moi, si le Prince pense que je suis apte à la remplir. N’est ce pas là une incroyable opportunité de faire mes preuves ?

- Les Reines n’ont pas besoin de faire leurs preuves !assène Friederike en ponctuant sa remarque d’un coup de poing sur son bureau, je ne sais pas ce que Jean a derrière la tête mais je n’aime pas ça.

- Si vous me permettez, intervient Amédée, Elisabeth ne sera pas laissée sans surveillance. Marcello peut veiller sur elle jour et nuit, et toute la cour sera prête à intervenir en cas de danger. Les Sorciers doivent bien avoir des moyens d’alerte indétectables. Sinon il y a toujours les téléphones portables mais si je ne trouve pas cela très fiable. »

Un nouveau silence pesant s’installe dans la pièce.

« Quel choix avons-nous, dans tous les cas ? conclut l’aînée. Laissez-moi, cette nouvelle m’a contrariée, je vais avoir besoin de me détendre. »

Les deux jouvenceaux quittent le bureau de Friederike rapidement. En sortant de l’immense bâtisse, Elisabeth glissera à Amédée : « Cela ne s’est pas trop mal passé, finalement ». Elle sourit à son cousin qui reste silencieux. Il couve sa cousine d’un regard impassible où pointe l’inquiétude. Elle ne semble pas mesurer le danger qui l’attend.

Une fois les deux jeunes vampires partis, Friederike se lève et se rend à l’étage de son immense demeure où règne un calme inhabituel. Elle rentre dans une pièce de taille moyenne dont elle referme la porte derrière elle. Un homme est déjà présent. Alors qu’elle rentre dans la pièce, ce dernier se lève et s’incline légèrement pour la saluer. L’homme est grand, impeccablement habillé, dans un costard trois pièces avec cravate.

« Qu’est-ce que ce sera pour vous ce soir, André ? » interroge Friederike

« Dame, j’aimerais les services habituels je vous prie. Serait-il néanmoins possible de s’approcher plus près de la limite par rapport à la dernière fois ?

- Je vois, on a été un vilain garçon ? » ponctue Friederike d’une voix suave et menaçante à la fois.

André hoche frénétiquement la tête et confirme d’une voix grave « Oui, très. Vous pouvez considérer cela comme personnel. »

« Ce qui se passe dans mon donjon n’est jamais personnel, André. Sinon, personne n’en ressortirait vivant, immortel inclus » précise-t-elle dans un sourire carnassier. « Je vais m’habiller, préparez-vous. »

André semble frémir à cette perspective. Tandis que l’aînée sort de la pièce, André commence à se déshabiller. Il dénoue sa cravate qu’il plie méticuleusement et dépose sur la table sur un côté de la pièce. Il défait lentement les boutons de sa chemise, la plie également avec grand soin et la pose à côté de la cravate, réajustant plusieurs fois sa position. Ses chaussures brillantes de cire sont dénouées et rangées soigneusement sous la table. Il retire sa ceinture et l’enroule méthodiquement avant de la poser à côté de sa cravate. Il semble hésiter un instant et finalement s’en saisit de nouveau pour la déposer sur un chevalet contenant de nombreux objets de cuir et attaches diverses. Semblant satisfait, il finit par ôter son pantalon qu’il range avec le même soin à côté de ses vêtements. Vêtu uiquement d’un boxer noir, il attend, droit comme un « i » l’arrivée de l’aînée.

Friederike fait alors son apparition, entièrement vêtue de noir. Elle a troqué son déshabillé fluide habituel pour un corset de cuir noir, minutieusement ouvragé, aux fermetures en étain et au laçage serré, soulignant sa taille fine. Elle a attaché ses longs cheveux roux en natte, zigzaguant sur son crâne, dont quelques cheveux s’échappent avec grâce et délicatesse. Elle porte également des bas noirs, retenus par des porte-jarretelles en dentelle et des talons hauts rouge vif. Elle pose sur André un regard froid et dur. D’un mouvement de la tête elle lui fait signe de s’approcher de la croix de Saint André qui occupe le centre d’un des murs de la pièce.

André s’exécute docilement. Tandis que Friederike le restreint aux poignets et chevilles, avec des attaches en cuir, renforcées de métal dans leur face interne. André commence à grimacer lorsque le métal semble faire crépiter légèrement sa peau à son contact. Une fois qu’elle l’a totalement attaché, Friederike le regarde dans les yeux.

« J’espère que tu apprécies les petites améliorations que j’ai apporté à mes attaches. Elles sont désormais incrustées de fils d’argent. Est-ce que ça te plaît ?

- C’est… très douloureux. Merci. Mais… N’est ce pas un peu trop dangereux, même dans un contexte où je souhaite pousser mes limites ?

- C’est le minimum pour celui qui a volé le sang d’un membre de mon clan… André. »

Un voile de panique s’empare d’André qui tente alors de se libérer mais la morsure de l’argent l’en empêche efficacement. Friederike s’empare d’un flacon avec pipette posé à proximité contenant un liquide transparent. Alors qu’elle dévisse le flacon et s’approche calmement d’un André impuissant et résigné, elle poursuit :

« Tu vois André, tu aurais pu prendre celui de n’importe qui. La banque des Sorciers n’est un secret pour personne… Mais il a fallu que tu sois ambitieux, et touche à la seule pour laquelle aucun pardon n’est envisageable. »

Friederike dépose une goutte du liquide sur le torse nu d’André. A son contact, la peau du vampire grésille et cloque, laissant un sillon rouge vif dans l’épiderme.

De l’eau bénite.

« Maintenant… tu vas me dire ce que tu as fait de ce sang. »

« Je l’ai détruit ! J’ai détruit l’échantillon ! » panique André « je l’ai détruit et personne ne pourra jamais plus l’analyser. Je vous le promets ! »

Friederike allait pour verser une seconde goutte et interrompt son geste : « Comment ça, « jamais plus » ? »

André est saisi d’un effroi qui s’imprime sur les traits de son visage, habituellement peu expressif. L’aînée fixe un instant le jeune vampire face à elle. Elle verse l’intégralité du flacon sur son torse et brise la fiole sur le sol dans un geste vif. André hurle de douleur. A travers la fumée qui s’élève du torse brûlé de sa victime, Friederike, crocs sortis, attrape André par le menton et plonge son regard dans le sien : « Maintenant tu vas tout me dire, espèce de sale vermine rampante. »

Dans la pièce insonorisée, André parle, autant qu’il crie sa douleur. Sous les mains expertes, il raconte, comment il a obtenu ce sang. Qui l’a aidé. Sous l’emprise de l’aîné, il dit tout. Y compris ce qu’il a découvert : Elisabeth, est bien plus puissante qu’elle n’y paraît et il ne comprend pas pourquoi.

Une fois son récit terminé, André semble comme soulagé. Il a, malgré le contrôle mental de Friederike réussit à soutenir que c’était son initiative à lui seul. Il a protégé son clan.

Epuisé par l’argent et l’eau bénite qui continuent d’entamer ses chairs, André profite d’un instant de répit offert par Friederike. Elle saisit de nouveau son visage entre ses mains : « Et maintenant, nous allons te faire oublier tout cela. Ce sera plus facile et moins douloureux si tu es d’accord.

« Allez-y… » glisse André, résigné, dans un souffle.

*************

André franchit les portes de l’ascenseur et marche d’un pas vif dans le couloir de la tour des Sorciers. Il se dirige vers le laboratoire où il trouve Jonas qui s’active sur un plan de travail.

Ce dernier semble occupé à créer des cristaux de prélèvements en grande quantité, qu’il dépose délicatement sur une étagère, une fois terminé. Déjà une dizaine d’entre eux est disponible, de toutes les tailles et de toutes les formes, tous d’une couleur transparente et légèrement laiteuse.

Jonas salue son camarade d’un signe de tête. André s’installe à une table voisine pour ses travaux.

« Est-ce que vous avez parlé à la Régente au sujet du sang D’Elisabeth ? » s’enquiert Jonas.

« Quel sang d’Elisabeth ? » Interroge André, authentiquement surpris.

Jonas hoche la tête d’un air entendu et se concentre de nouveau à sa tâche. André regarde son comparse d’un air intrigué et se plonge également dans l’étude d’un livre occulte. Il frotte machinalement sa poitrine qui le brûle encore sous sa chemise.

Décidément, cette nouvelle dominatrice chez Friederike n’y est pas allée de main morte. Il devra sans doute reporter sa prochaine séance, le temps de guérir.

*************

Sanson fait face à la Régente dans son bureau, qui est penchée sur une carte de la ville de Lyon. Elle entoure sur la carte les lieux que Sanson indique comme ayant fait réagir le médaillon : La Basilique, Le parc de la tête d’Or, la Confluence, l’université sur les quais, et un terrain vague au Nord-Ouest de la ville.

Il tend le dessin du symbole retrouvé sur le front du gisant caché sous la Basilique. Alicia l’examine avec soin. Elle semble perplexe. Elle se lève pour aller fixer la carte sur un mur de son bureau. Elle prend un peu de recul comme pour avoir une meilleure vue d’ensemble.

« Vu comme ça, je ne vois pas bien quel lien il y a entre tous ces lieux » commente Sanson.

« Pour un néophyte en effet, mais ces lieux sont loin d’être anodins. Ils sont tous basés sur des sources d’énergie tellurique » informe Alicia

« C’est pas des trucs bon pour les chamans paganistes sous champi ça ? »

Alicia fusille Sanson du regard.

« Figurez vous que toute croyance est en général basée sur des éléments concrets et factuels. La différence réside essentiellement dans le talent des gens pour exploiter ces énergies et les comprendre. Et pour les comprendre, il faut les étudier. Approchez-vous. »

Sanson fait un pas en arrière : « Vous allez me faire quoi cette fois ? »

« Rien de bien méchant. »

Sanson se rapproche, jetant un regard suspicieux sur l’aînée. Alicia pose un doigt sur un endroit précis du ventre de Sanson et le laisse quelques instants. Le visage de ce dernier s’illumine soudain « La vache ! Vous avez fait quoi là ? »

« Certains diraient un truc de chaman sous champi. D’autres vous expliqueraient que j’ai réaligné vos énergies en utilisant votre vitae pour augmenter votre forme générale. Pratique, n’est-ce pas ? »

« Ça donne presque envie de rejoindre les Sorciers cette histoire. » plaisante le Rat.

Alicia ignore la remarque et porte son attention sur la carte. Après un instant de silence, elle se tourne vers Sanson : « Merci pour vos services Sanson, vous pouvez disposer. Je dois travailler maintenant. »

Un peu surpris par la conclusion abrupte, Sanson ne se fait néanmoins pas prier. Depuis les deux dernières minutes de leur entretien, la créature qu’il peut à peine deviner grâce au médaillon a fait son apparition dans le bureau d’Alicia. Il est plus qu’heureux de tourner les talons et de retourner dans les égouts. Ce monstre lui donne des sueurs froides. Il se demande à quoi il ressemble quand on le voit parfaitement.

Silencieuse, Alicia continue de fixer la carte affichée au mur. Avec son doigt, elle tente de relier dans les airs les différents points identifiés. Semblant insatisfaite du résultat, elle s’assoit en soupirant derrière son Bureau et continue de fixer cette carte. Quelque chose d’évident échappe à son esprit, et elle déteste cette situation.

Elle décroche le téléphone posé sur son bureau et, après une hésitation, compose un numéro.

Après plusieurs sonneries, un homme décroche.

« Bonsoir, c’est moi. Il me faudrait une autorisation d’accès à la librairie centrale. Mais mes accès ont été révoqués. J’ai besoin de votre aide. »

Le silence se fait au bout du fil, une éternité.

« D’accord. Viens. » Répond l’homme en raccrochant aussitôt.

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