01-Elisabeth
Italie, domaine de la Pietra Bianca, 1932
Dans un manoir cossu, un homme entre deux âges serre sa fille contre lui : "Elisabeth, ta mère et moi sommes si fiers de toi. Médecin, tu te rends compte ? Je sais ce que les gens vont dire, que ce n'est pas un métier pour une femme... Mais sache que ta mère et moi te soutenons pleinement. » Il relâche l’étreinte et regarde sa fille dans les yeux : « Tu es notre fierté. Notre héritage. Et nous sommes convaincus que tu accompliras de grandes choses. Comme j'ai bâti mon empire, tu construiras le tien. » Sur un ton joyeux, sa mère poursuit : « D'ailleurs, au dîner de ce soir, nous aimerions te présenter le Comte Della Notte qui nous a dit avoir des opportunités d'emploi pour toi. " Elisabeth accueille la nouvelle avec un sourire de circonstance. Elle repense à cette journée. Dans l'après-midi, Marcello est venu la voir. Il lui a cueilli des fleurs qui poussent sur la propriété. C'est l'un des jardiniers du Domaine et, malgré leur ouverture d'esprit, Elisabeth doute que ses parents bénissent les sentiments qu'ils nourrissent l'un pour l'autre. Elle imagine que ce Comte n’a pas qu’un emploi à lui proposer. Cette perspective la fait frissonner. Le soir venu, elle glisse l'un des lys du bouquet dans ses boucles prunes. Il embaume dans son sillage. Elle se demande à quoi ressemble ce Comte. Est-il gentil ? Est-il séduisant ? Quel âge a-t-il ? Depuis qu'elle a fêté ses 16 ans, ses parents ont déjà reçu plusieurs propositions de riches familles alentours, souhaitant arranger un mariage prospère grâce aux affaires de son père. Elle espère qu'il n'est pas de ceux-là. Elle ne souhaite pas épouser un riche héritier. Elle ne souhaite pas avoir des enfants trop jeune. Elle veut apprendre, devenir la meilleure chirurgienne que le monde n’ait jamais vu. Inventer de nouvelles techniques. Enseigner. Est ce qu'elle fera une bonne enseignante ? Est ce qu'elle va y arriver ? Alors qu’elle descend les marches de l’escalier qui mène à l’entrée, une voix d’homme la tire de ses pensées. Chaude, douce, enveloppante. Intriguée, elle se fige dans sa descente et prête l'oreille un instant aux échanges. Elle ne comprend pas ce qu'ils disent. Soudain, sa mère rit. Elle poursuit son chemin jusqu’à les apercevoir. "Ah Elisabeth ! Mr le Comte, je vous présente ma fille, notre fierté, Elisabeth." Tandis que sa mère couve Elisabeth d’un regard bienveillant, le comte pose sur elle un regard aussi doux qu'acéré. Un instant déstabilisée, Elisabeth se ressaisit rapidement. Elle se fend d'une révérence discrète. "Enchanté, M. le Comte. Elisabeth de la Pietra Bianca. J'espère que cette rencontre mènera vers une fructueuse collaboration." Le comte lui sourit et s'approche d'elle. Il tend sa main dans laquelle Elisabeth dépose la sienne. Sans aucune hésitation, il effectue un baise-main parfait. Puis il la regarde un instant dans les yeux. Ou peut être une heure. Elisabeth est troublée. Il a quelque chose de séduisant mais elle n'arrive pas mettre la main dessus. Quelque chose d'étrange. "Je n'en doute pas, Mademoiselle." répond-il avec un sourire des plus charmeurs. Alors que tout le monde s'installe pour le repas, Elisabeth en profite pour détailler l'invité. Il semble entre deux âges, les tempes grisonnantes, quelques rides au coin des yeux. Pourtant, il respire la force et le dynamisme. Une barbe impeccablement taillée, brune, masque la saillie de ses pommettes et le creux de ses joues. Même assis, il paraît grand. Il est habillé très élégamment, les bords des manches et du col de sa veste en soie noire sont rehaussées de broderies au fil d'or. La coupe est parfaite et met en valeur sa corpulence athlétique, quoique mince. Lorsqu'il parle, chacune de ses paroles semble captivante. Quelque chose reste étrange. Elle ne sait pas quoi. Il mange peu. Il boit peu. Il est beau. Quelle drôle de pensée ! Il pourrait être mon père. Je pourrais l'écouter toute la nuit. Mais... que se passe-t-il ? Alors qu'il devise posément avec les parents d'Elisabeth, il adresse à cette dernière quelques regards et sourires. Toujours avec cet indéfinissable teinte. Le repas prend fin, aussi doucement qu’une bougie s’éteint. Le père d’Elisabeth, ouvre les négociations : "M. le Comte, vous avez sûrement de nombreuses choses à discuter avec notre fille. Aviez vous une proposition en tête ? - Oui, en effet. Mais je préférerais m'entretenir seul à seul avec elle." Un ange passe. Les parents d'Elisabeth se regardent, légèrement surpris, puis, sans mot dire, s'éclipsent. Le Comte se tourne vers Elisabeth, et toujours armé de son charmant sourire, il lui dit : "Mademoiselle, allons profiter de la douceur de la nuit dans le jardin, je vous prie. " Sans attendre de réponse, il se lève et sort. Elisabeth lui emboîte le pas. Elle veut le suivre. Elle doit le suivre. Dans le jardin, l'homme observe les massifs de fleurs parfaitement entretenus. Il avise la fleur dans les cheveux d'Elisabeth. "Vos jardiniers font un travail remarquable." Il sourit. Elisabeth s'empourpre un instant. Sait-il quelque chose ? Non. Impossible. Il reprend, un ton plus sérieux : "Mademoiselle, votre parcours "atypique" n'est pas passé inaperçu dans les sphères où j'ai la chance de graviter. Nous vous observons depuis longtemps, vous savez. " Le Comte pose sur elle un regard appuyé. "Je... je ne suis pas sûre de comprendre..." Le trouble d'Elisabeth grandit. Elle jette un œil vers la maison mais elle veut rester dans le jardin. Non, elle doit rester. "Vous savez, j'appartiens à un regroupement de personnes puissantes. Très puissantes. Nous sommes une société fermée, mais nous cherchons régulièrement de nouveaux membres pour agrandir nos rangs. Bien évidemment, le niveau d'exigence est très élevé et seuls les meilleurs éléments sont choisis pour en faire partie. - Vous voulez dire... une société de médecine ? - On pourrait appeler ça comme ça. Mais c'est un peu différent. Elisabeth l’interroge du regard ? - Vous auriez tout le temps et les moyens du monde pour atteindre vos ambitions Mademoiselle. C'est une opportunité qui ne se présente pas deux fois dans une vie. Alors, acceptez-vous ?" Sans attendre la réponse, le Comte se rapproche d'Elisabeth et pose sa main sur sa taille. Encore cette impression étrange. Elisabeth sent le parfum de cet homme, comme un mélange de poussière et de rose. "Le parfum de cette fleur est enivrant, Mademoiselle. Il emplit mes sens depuis la première seconde de notre rencontre. Mais il ne suffit pas à masquer, la senteur plus personnelle de votre peau. " Alors qu'il se rapproche encore, elle comprend. La main sur sa hanche. Le baise-main plus tôt. Ses mains sont glaciales. Aussi froide qu'un mort. Elle ouvre la bouche pour dire quelque chose mais, déjà, la tête du comte se penche vers elle pour glisser vers sa nuque. La douleur, fugace. Puis le plaisir. Indicible. Là, dans le jardin, au milieu des parterres de lys, Elisabeth oublie tout. Elle s'accroche au Comte comme si sa vie en dépendait. Ce dernier, lentement, boit au cou d'Elisabeth. Elle aussi a froid. La lune dans le ciel semble se voiler. Elle disparaît. Tout disparaît. --- Elisabeth ouvre les yeux. La lumière de la pièce est aveuglante. Elle se cache machinalement les yeux avec son bras et gémit. Un bruit assourdissant l'assaille. Une porte vient de s'ouvrir. Depuis quand les portes font elles autant de bruit ? Soudain, une odeur s'impose à elle. Métallique, doucereuse, avec une pointe de lavande. "Vous voilà éveillée, mon enfant." La voix du comte. Le temps de s'habituer à la lumière aveuglante de l'unique bougie qui brûle dans la pièce, Elisabeth le reconnaît. Il est là, devant elle. Assis sur une chaise. Elle se trouve sur un lit, immense, dans une pièce à la décoration fastueuse. "- Que se passe-t-il ? Où suis-je ? - Bienvenue dans votre nouvelle famille, et votre nouvelle maison, Elisabeth. Vous êtes mon joyau. Mon infante. Et désormais, je suis votre Sire. - Qu'est-ce que vous racontez ? Où sont mes parents ? » Elisabeth tente de se lever mais perd l’équilibre, assailli par un mal de tête. Le Comte la retient. Tandis qu’il l’aide à s’asseoir, il explique : - Vos parents ont oublié votre existence, ainsi que tous les membres du Domaine. Je vous déconseille de retourner les voir. Surtout que désormais, vous êtes, comme moi, une créature de la nuit." Il sourit. Elisabeth voit. "Réjouissez-vous, j'ai gagné le droit de vous étreindre. Vous auriez pu être du clan des Rats. Ou pire, celui de la Bête." Un voile de mépris passe sur son visage "Mais le clan des Roys vous a choisi. Pour l'excellence de votre sang. Pour votre ambition. Je m'occuperai de votre éducation, il faudra du temps avant que vous soyez prête à évoluer en société, mais je suis sûre que vous ne voulez pas me décevoir." Maintenant que ses yeux s'habituent à la lumière, au bruit, aux odeurs, Elisabeth voit plus clairement le Comte. Il est vraiment beau. Il m'a fait un si beau cadeau. Je lui dois ma nouvelle vie. Ses pensées sont brutalement interrompues par une sensation d'une violence rare. Assisse sur ce lit inconnue, elle ressent... elle a... soif ? La Soif. Une soif comme jamais Elisabeth n'en a connu. Douloureuse. Envahissante. La voix dans sa tête. Elle a soif. Elle doit boire. Elle DOIT trouver quelque chose. Maintenant. Le comte pose son regard sur elle. Il sourit. Il souffle la bougie. "Ne vous inquiétez pas, j'ai pensé à tout." Il ouvre la porte de la chambre. Dans l'encadrement, Elisabeth reconnaît Marcello. Elle ouvre de grands yeux de surprise. Ce dernier semble chercher quelque chose du regard dans la pièce: "Elisabeth ? Tu es là ?" "Figurez-vous que votre ami a observé la petite scène de ce soir et s'est mis en tête de vous sauver. A défaut d'avoir réussi, il a accepté l'idée de vous protéger. Soyez flattée, rares sont les infantes ayant le droit de posséder un serviteur. Voyez cela comme un cadeau. " Marcello s'approche, lentement, à tâtons. Alors qu'il n'est qu'à quelques pas, Elisabeth entend les battements de son coeur, sent la chaleur de sa peau, son odeur familière, elle voit le sang, elle l'entend, qui coule dans ses veines, qui bat à ses tempes... Ce rythme obsédant, cette cadence inlassable. toum-ta toum-ta toum-ta Elle sait ce qu'elle doit faire. Elle regarde le Comte. D'un signe de tête, couvant sa protégée d’un regard paternel, il l'encourage. Sans retenue, elle bondit du lit et saute sur Marcello. Dans la pièce plongée dans le noir, il hoquette de surprise. Comme si elle avait toujours fait ça, sans hésitation, elle plante ses crocs dans son cou. Il gémit. Elle boit. Encouragée par la voix dans sa tête, elle boit. AU bout d’un instant, le comte l'interrompt. Avec une poigne incroyable il saisit Elisabeth comme si elle n’était qu’un fêtu de paille et l’éloigne de Marcello. "Il vaut mieux pour vous qu'il vive. Je vais vous apprendre, à tenir votre Bête sous contrôle, Mademoiselle. ça suffira pour aujourd'hui." Marcello, au sol, le cou ensanglanté, semble absent. Fixant l’homme qu’elle aime, Elisabeth a Soif.