09-Le Boucher

Paris 1910, 3 mois plus tard

Au milieu de la nuit, sur une petite place faiblement éclairée par une série de lampadaires falots, une imposante silhouette est assise sur un banc, immobile. Derrière un buisson, des bruissements de feuilles se font entendre. Après quelques instants, un rat dodu sort prudemment des fourrés, et s’approche à vive allure de l’homme assis. Sans hésiter, le rat grimpe avec souplesse le long de la jambe de l’inconnu pour s’installer dans l’une des poches du long manteau de cuir que porte l’homme.

Une voix rocailleuse s’adresse au rat « Alors, Sénèque, je vois que tu transmis mon message ? »

Sortie des ombres, une immense forme encapuchonnée, invisible jusqu’alors apparaît et s’adresse à l’homme assis sur le banc. « Sénèque ? voilà un nom intéressant pour un rat.»

L’inconnu, toujours assis sur le banc glisse une poignée de graines dans sa poche « brave petit, tu as bien mérité ta récompense. »

Il poursuit à l’adresse de l’homme qui vient d’arriver : « Je suis Sanson. Voilà des mois que Sénèque explore les égouts et les catacombes pour trouver quelqu’un à qui faire passer mon message. Quel était ce message ? »

L’inconnu s’avance doucement vers Sanson. Dans la lumière vacillante des lampadaires, il semble bossu et boiteux. Ses contours semblent incertains lorsque Sanson l’observe pour chercher à les définir. Il prend la parole d’une voix sûre et douce : «Sénèque m’a dit que vous cherchiez un refuge. Enfin, il a parlé de nid mais les dialogues avec les animaux perdent parfois à la traduction.»

L’inconnu sourit et abaisse son capuchon. De très grande stature, il n’a pas pris la peine de dissimuler son hideuse apparence. Des cheveux longs, filasses et bruns tombent sur ses épaules. Ses yeux sombres reflètent une vivacité d’esprit certaine. Sa peau, tirant sur le jaunâtre à la lumière des lampadaires, semble recouverte de pustules et autres boutons à des stades divers d’infection. Une immense cape recouvre son corps et il semble prêt à disparaître à chaque mouvement.

Étrangement, lorsqu’il s’approche d’une zone plus lumineuse, cette dernière semble faiblir en intensité.

«Je suis Ibel, membre du clan des Rats. Je serais ravi de t’offrir le refuge. Mais ôte-moi d’un doute, le dernier Sanson dont j’ai entendu parler était, après sa glorieuse carrière d’étêteur de la royauté, un membre actif et respecté du Sabbat. Est-ce toi? Ou un emprunt malheureux d’identité ? »

Ibel sourit malicieusement. Sanson, la mine grave, répond de sa voix rauque.

«Oui, c’est bien moi. Si tu voulais m’attaquer, je comprendrais. Mais avant cela, je demanderai à un frère de clan d’écouter mon histoire. Sache que j’en ai fini avec le Sabbat. Ils m’ont trahi, menti. Ils s’en sont pris à ma fille. Et si ce n’est pas toi qui m’aidera à les retrouver, j’irai trouver assistance ailleurs. J’ai tout le temps du monde.»

Ibel s’approche du banc et s’assoit aux côtés de Sanson.

« Gens Una Sumus. Nous ne sommes qu’une famille. Tu sais que le clan des Rats ne connait aucune frontière, qu’elles soient géographiques ou sectaires… et c’est là notre force. Mais la nuit est encore jeune, raconte-moi ton histoire, et je déciderai alors si je peux t’aider, ou pas.»

Sanson soupire. Il entame son récit de sa voix caractéristique, parfois étreinte par l’émotion.

«Il y a quelques années de cela, j’étais membre d’une unité de combat du Sabbat, sous les ordres du Boucher, un puissant chef sabbatique. Je crois qu’il n’a jamais grimpé les échelons, car jugé trop instable, mais nous n’étions pas très à cheval sur le protocole. Il est dangereux et puissant. Très puissant. Cela suffisait à obtenir le respect des troupes, dont je faisais partie.

J’ai commencé petit, mais il semble que mon sang me procure certaines facilités, pour les disciplines de combat. Ça m’a valu d’être remarqué par le Boucher qui m’a «pris sous son aile». Il faut ici comprendre qu’il me tabassait moins que les autres lors des entraînements…»

Sénèque sort la tête de la poche de Sanson, une graine entre les pattes. Distraitement, ce dernier le caresse.

«Puis j’ai eu l’opportunité d’infanter, totalement par hasard. Une jeune femme, qui serait morte sans mon intervention. Depuis lors, ma fille était à mes côtés. Je m’efforçais du mieux que je pouvais de lui donner les armes pour se défendre. Elle est… différente et je ne ferais confiance à personne d’autre pour s’occuper d’elle. Elle a des besoins uniques. Quoiqu’il en soit, le conseil des archevêques locaux nous avait demandé de lancer une étreinte de masse pour créer une diversion, le but réel nous étant, bien évidemment, caché. Le Boucher a pris une poignée de suiveurs pour remplir cette mission. Mais... ça a mal tourné…»

Une fois sa graine terminée, agitant ses vibrisses, le rat sort prudemment de sa cachette et grimpe sur les genoux d’Ibel, qui l’accueille avec un grain de raisin. Visiblement ravi de cette offrande le rat frémit de plaisir et grignote avec entrain. Sanson poursuit son récit, sa voix semble doucement s’éteindre à l’évocation de ses souvenirs.

« Il a fait appeler des renforts pour gérer la situation. Je suis arrivée sur place et j’ai immédiatement compris. Ils avaient pris pour cible un orphelinat.»

Dans la nuit parisienne, un long et pesant silence s’installe entre les deux hommes.

Des enfants. La proie taboue par excellence. Choisis comme infant, ils sont condamnés à l’éternité dans un corps qui ne vieillira jamais. Ils connaitront l’adolescence, le désir, la maturité, tout en étant pour toujours prisonniers d’un corps qui ne reflètent pas ce qu’ils sont devenus. Ainsi, quelle que soit la secte, quel que soit le clan, tous évitent ce choix désastreux et ceux qui passent outre sont sévèrement jugés, et souvent disparaissent sans que personne ne s’en inquiète. Ainsi, transformer des enfants en jeunes vampires assoiffés, sans contrôle aucun, sans guide et livrés à la destruction quoiqu’il arrive, pour simplement mettre en œuvre une diversion. Même pour le pire monstre du Sabbat, c’était trop.

Dans le long silence qui accueille le récit, c’est comme si toutes les voix de ses enfants prenaient la place de s’exprimer.

Ibel, calme et grave demande « Qu’as-tu fait? »

Dans un soupir, la voix presque tremblante, Sanson poursuit : « La seule chose à faire dans ce cas-là. Je me suis introduit dans l’orphelinat, certains commençaient déjà à s’éveiller, à me sauter dessus. J’ai mis fin à leurs souffrances à tous, sans exception. Un par un. »

Un nouveau silence, emplit de ces voix. Au loin, il leur semble entendre une comptine.

« Suite à cet incident, et face à l’horreur des actes que j’ai dû commettre, j’ai voulu fuir, prendre ma fille avec moi et partir loin de ces conneries. Je n’étais pas en mesure de l’arrêter. Pas encore. Mais il m’a trouvé avant que j’aie eu le temps de m’échapper. Il a emmené ma fille. Il a dit qu’il lui ferait oublier mon existence. Il m’a battu et laissé pour mort. Je ne dois la vie sauve qu’à un effondrement inopiné. J’ai été déterré il y a peu grâce aux travaux du métropolitain. Malheureusement, les ouvriers n’iront plus témoigner de ce qu’ils ont vu. Mais je dois retrouver le Boucher. Et avant cela, je dois devenir plus fort. »

Un nouveau silence. Sénèque en profite pour retourner dans la poche de Sanson.

« Tu as dit que ta fille était différente. Qu’entends-tu par-là ? »

Sanson semble hésiter.

« Ma fille, Antigone, est exceptionnelle. Entière, combattive, forte. Mais elle possède en elle une noirceur que même moi, je ne suis pas sûr de pouvoir contrôler. Il arrive que l’étreinte révèle aussi des choses que nous avions en nous, humains. Peut-être. Je l’ignore. Je l’ai trouvé, blessée, à l’agonie. J’ai simplement voulu l’aider. Mais ce qui pourra aider à la retrouver facilement c’est sa façon de se nourrir. Comme certains d’entre nous, le sang seul ne lui suffit pas. Elle doit ingérer les organes de ses victimes pour étancher sa soif. J’ai toujours veillé à tenir sa Bête sous contrôle, et à canaliser ses envies de chasse sur des animaux. Mais je doute que le Boucher soit aussi prévenant que moi. »

Ibel hoche la tête.

« Cela devra rester impérativement entre nous. Avec moi, elle est sous contrôle, tout va bien. Il faut la retrouver et je pourrai l’aider. Mais je ne peux pas faire cela tout seul. C’est une chose de commettre des erreurs. C’est de la bêtise que de ne rien en apprendre. »

« Je vais t’aider » reprend Ibel « Pour tout. Ta fille. Le Boucher. Tes apprentissages. Tu peux compter sur moi. Je trouverai une belle histoire à raconter à la cour pour que tu puisses profiter de notre réseau. Je vais vérifier tous mes réseaux d’informateurs. J’espère que tu es prêt à bouffer du protocole…»

« Merci. Et que veux-tu en échange ? »

« Pour l’instant rien. Nous ne sommes guère nombreux à Paris dans les égouts. J’apprécierai ta compagnie. Gens Una Sumus. Mon frère. »

Paris, 20 août 1944

Dans les égouts, deux hommes de grande taille marchent à vive allure. Leurs pas résonnent en rythme sur les parois de pierre.

« Sanson, les dernières informations qui me sont parvenues sont sûres. La localisation du Boucher a été confirmée. Tu le trouveras à cette adresse. » Ibel tend un bout de papier. « Mais il ne restera pas longtemps. D’après mes sources, il voudrait néanmoins profiter du chaos de l’arrivée des troupes américaines pour rajouter au bazar ambiant. Plus j’en apprends sur lui, plus je soutiens ton désir de vengeance, Sanson. »

Sanson s’empare du papier et le lit avant de le glisser dans sa poche.

« Merci Ibel, pour tout. Si je devais ne pas revenir… »

- Tais-toi. Tu reviendras. Et nous irons chercher ta fille. »

Sanson prend Ibel dans ses bras. Après un dernier regard, Ibel regarde Sanson disparaître dans les ombres après avoir pris l’apparence d’un soldat.

*************

Sanson arrive à l’adresse fournie par les sources d’Ibel. De l’extérieur, il semblerait qu’il n’y a aucune activité. Sanson explore les lieux, invisible. L’endroit semble abandonné. Il découvre une vieille enseigne rouillée sous un tas de feuilles. Il est marqué « Orphelinat ».

Dans sa barbe Sanson marmonne « Espèce de fils de… » et se précipite dans le bâtiment.

A l’intérieur, de vieux lits rouillés encombrent une immense pièce qui devait être un dortoir. Des livres jaunis, de vieux habits d’enfants, quelques poupées de chiffon jonchent çà et là le sol. Visiblement, certaines personnes se sont cachées de la guerre dans cet endroit, un temps. Une veste d’enfant arborant une étoile jaune est jetée sur un lit. La poussière emplit l’air ambiant et semble l’épaissir. Dehors, la lumière de la lune éclaire le ballet des grains de poussière qui se soulèvent à chaque pas de Sanson.

Soudain, des pas lourds s’approchent. Invisible, Sanson attend. Un homme entre dans la pièce.

C’est lui. Il est là.

Le Boucher, sa feuille à la ceinture s’avance dans la pièce. Il scrute les environs un instant avant de jeter d’une voix forte « Allez Sanson, je sais que tu es là, sors de ta cachette ! »

Sanson se déplace silencieusement et observe.

« Allez, fais pas ton timide. Tu crois être le seul à avoir des informations ? J’avoue j’ai été surpris d’apprendre que tu avais survécu. Mais si tu veux qu’on finisse le boulot, viens, je t’attends. » Le Boucher rit à gorge déployée.

Sanson, dans les ombres, s’approche en silence dans le dos du Boucher. Alors qu’il va pour asséner un coup à son adversaire, ce dernier traverse la pièce en un clin d’œil et évite le coup.

Sur un ton goguenard, il poursuit : « Ah te voilà. Parce que tu crois vraiment que je ne te voyais pas depuis le début ? Mon pauvre… tu me sous-estimes vraiment… Avec ces sales rats qui se cachent dans les ombres, il y a tout intérêt à pouvoir les détecter… »

Sanson sourit. Le boucher semble surpris.

« Je pense que c’est toi qui me sous-estimes »

Le boucher observe les alentours, surpris et comprend immédiatement. Une grenade dégoupillée est posée juste à côté de là où il se tient.

L’explosion soulève un immense nuage et épais de poussière. Toujours aussi rapide, le Boucher sort soudainement du nuage de poussière, visiblement blessé à la tête mais toujours vif.

« Parce que tu crois qu’une grenade de pacotille suffira ? J’espère que tu en as d’autres. »

Le boucher se jette sur Sanson et assène des coups de poings à la vitesse de l’éclair. Tout l’arsenal d’un boxeur professionnel y passe. Sanson grogne à chaque impact, tentant de se protéger du mieux qu’il peut. Il recule sous le flot. Un dernier coup l’envoie valser dans le mur le plus proche.

« J’ai l’impression de déjà vu, pas toi ? » moque le Boucher « Mais cette fois je vais finir le boulot ».

Il s’empare de la feuille à sa ceinture et s’approche vivement de Sanson qui gît, immobile sur le sol, contre le mur.

Dans un mouvement ample, le Boucher arme son geste et va pour abattre sans hésitation sa feuille sur le crâne de Sanson. Mais quelque chose l’a stoppé dans son mouvement. Sanson, bras tendu, a bloqué son poignet avec une rapidité incroyable. Il resserre son emprise jusqu’à faire grimacer de douleur le Boucher qui lâche son arme, qui tombe sur le sol dans un bruit métallique.

Sanson se relève, soulevant un nuage de poussière au passage et se défait de son manteau. De son dos, il dégage une épée à deux mains et arbore un sourire carnassier.

Un premier coup, rapide, est porté et sectionne net la main droite du Boucher. Ce dernier hurle. Il va pour s’enfuir mais Sanson le rattrape sans effort et lui barre la fuite. Un coup asséné avec le pommeau de l'épée expulse le Boucher à travers la pièce et il s’écrase brutalement sur l’un des lits rouillés qui cède sous l’impact. L’instant d’après, Sanson est de nouveau sur lui. Tenant son épée d’une main il enchaîne les coups avec la garde et sectionne l’autre main du Boucher, puis ses deux pieds.

Les mouvements des protagonistes sont si rapides qu’un œil extérieur peinerait à les suivre.

A l’agonie, le Boucher, au sol, gémit. Sanson faisant traîner la pointe de son épée sur le sol dans un grincement désagréable se penche sur son adversaire. Il pose un pied sur sa poitrine. Le sternum et les côtes craquent sous la pression.

D’une voix rocailleuse, pleine de colère froide « Tu vas me dire où est ma fille. Où est Antigone ? »

Le boucher, du sang plein la bouche, éructe un instant. Un gargouillis semble sortir de sa gorge. Il rit.

« Ta fille ? Tout ça pour ta fille ? » Il repart à rire de plus belle entre deux gargouillis.

Sanson glisse sa lame sous la gorge du Boucher.

Il hurle : « Dis-moi ce que tu sais ! »

Le Boucher, un sourire aux lèvres, sur un ton provocateur : « Ta fille ? C’est très simple Sanson. Une bonne à rien, comme son Père. Une fois que moi et les gars on s’est bien amusés avec elle, on a gentiment séparé sa tête du reste de son corps, sûrement la partie la plus utile de sa personne d’ailleurs... Ta fille est détruite, pauvre con. Tu pensais vraiment qu’on allait la… »

Sanson abaisse la lame d’un geste sec. Sous son pied, le corps du Boucher se mêle à la poussière ambiante du bâtiment.

Il reste ici longtemps, à écouter les fantômes des enfants lui chanter des comptines. Il prend une poupée de chiffon qui traîne là et la glisse dans sa poche. Il sort du bâtiment. Dehors, la révolte gronde.

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