20-L'artiste maudit
Lyon, 28 avril 2016
Élisabeth relit l’adresse griffonnée sur le petit bout de papier. Devant elle, un bâtiment industriel se dresse, perdu au milieu d’un quartier résidentiel du sixième arrondissement de Lyon. Aucun signe distinctif n’est présent sur la devanture. Elle avise un interphone ultra moderne, qui jure avec l’architecture presque délabrée des lieux. Elle sonne. Elle patiente de longues minutes avant d’entendre un « bzzz » suivi d’un bruit d’ouverture de serrure. La double porte devant elle s’ouvre en silence, coulissant sur un rail posé au sol. Élisabeth pénètre dans les lieux tandis que la porte se referme derrière elle. Elle s’avance pour découvrir une hauteur de plafond considérable et un atelier débordant des tentatives artistiques de Manuel.
Sur la droite de l’immense loft, de très nombreuses toiles sont entreposées formant des piles considérables. Plusieurs toiles de diverses tailles sont en cours de finition, disposées sur des chevalets. Sur la gauche, il semblerait que Manuel s’adonne à la sculpture, un buste de marbre au nez cassé trône sur un pilier. Élisabeth ose deviner qu’il s’agit de leur Prince. Il ne vaut mieux pas qu’il le voit, pense-t-elle. Une table de dessin croule sous les croquis et schémas en tout genre.
Des structures en métal indéfinissables semblent en cours d’assemblage. Manuel semble s’affairer sur l’une d’entre elle, un masque de soudeur sur le visage, il est occupé à fixer deux pièces entre elles avec application. Il s’interrompt pour reculer de quelques pas tout en retirant son masque, et admire son travail d’un air satisfait. Élisabeth constate qu’il a le crâne rasé, lui qui arbore habituellement les cheveux longs.
Manuel avise la présence d’Élisabeth. Il s’avance vers elle, d’humeur joviale avec son accent espagnol à couper au couteau : « Mademoiselle de Pierre Branche ! Je suis ravie de vous voir dans mon atelier. Vous avez trouvé facilement ?
- De la Pierre Blanche. » Corrige Élisabeth. « Et oui, j’ai trouvé facilement. »
Manuel se décompose : « Je suis désolée Mademoiselle… je vous prie de bien vouloir m’excuser, j’ai toujours eu du mal avec les noms...
- J’ai en effet pu constater cela lors de notre dernière réunion. Cela doit être handicapant, dans votre fonction.
- Oui, en effet. » admet Manuel, dépité. « En plus cela me prend un temps fou de faire toutes ces fiches. Ma création en pâtit. »
Élisabeth désigne le contenu de l’atelier : « Pourtant, vous semblez particulièrement prolifique.
- Oh, merci Mademoiselle. » dit-il, visiblement flatté par la remarque. « J’essaie, mais cela demande toute ma concentration pour aboutir à… regardez cela par exemple » Il s’avance d’un pas rapide vers un tableau sur l’un des chevalets.Élisabeth le suit.
- Voyez, cette œuvre, je l’ai déjà recommencé trois fois. Rien ne va. C’est tous ces noms à retenir, ils brouillent mon esprit créatif ! »
Un grincement métallique se fait entendre et résonne dans l’atelier.
- Qu’est ce que c’est ? » s’enquiert Élisabeth
- Sans doute des bruits dans les tuyaux, cela arrive parfois. » Manuel reprend ses explications : « Vous voyez, ici, la difficulté c’est de dessiner les mains. On ne se rend pas compte à quel point c’est compliqué, une main. »
Le bruit retentit de nouveau, plus fort cette fois. Manuel interrompt son explication et semble identifier la source du grincement : « Oh non ! » s’exclame-t-il.
Dans un fracas, la sculpture sur laquelle il travaillait quand Élisabeth est arrivée s’effondre dans un bruit assourdissant de tintements métalliques.
« Nooooooon ! » hurle Manuel… Il se précipite au chevet de sa création agonisante. Tandis qu’il s’affaire à ramasser et sauver ce qu’il reste de son travail, l’attention d’Élisabeth est attirée par un tableau sur un chevalet. Elle s’en approche et reconnaît immédiatement une reproduction de la Cène de Léonard de Vinci. A une différence majeure, en lieu et place des humains, Manuel a dessiné autre chose :
- Des… loutres ?!
Manuel rejoint Élisabeth : « Ah vous avez découvert ma version de la Cène, et oui, ce sont bien des loutres, ces nobles animaux, n’est ce pas ? »
Élisabeth lui glisse un regard poli. « Euh… oui, en effet. Mais… pourquoi des loutres ? Certains pourraient hurler au blasphème… »
A cette question, le regard de Manuel s’illumine : « Je suis ravi que vous me posiez la question. Voyez vous, tout le monde connaît cette œuvre et, un matin, l’inspiration a frappé à ma porte : et si Jésus n’avait pas été humain ? Et s’il avait été une loutre, ainsi que ses apôtres ? Nous serions à l’heure actuelle en train de vénérer des loutres et tout un système basé sur la vénération de ces animaux esthétiques et bienveillants. Ce serait incroyable non ? »
A l’écouter, Élisabeth comprend de plus en plus « l’embarras » qu’il suscite pour son clan. Le clan des artistes contient des personnes talentueuses. Chacune dans leur domaine, elles sont capables de produire des œuvres dépassant la pensée humaine. Certaines sont d’ailleurs si bien réalisées que si un humain devait poser les yeux dessus, il serait immédiatement submergée d’émotions tellement fortes qu’il pourrait ne jamais s’en remettre, obsédé par la beauté de l’œuvre.
À cette pensée, un malaise envahit Élisabeth, comme un souvenir prêt à resurgir. Elle se rend compte qu’elle n’écoute plus Manuel, alors qu’il en est à décrire par le menu le contenu de son concept de « Bibloutre » et de « Testamustélidés », comme il les appelle.
- Excusez moi de vous interrompre, Monsieur de la Muerte, bien que tout ceci soit fort passionnant, ce n’était pas l’objet initial de ma visite.
Semblant un peu déçu, Manuel se tait.
- Si je suis venue ici, c’est justement en lien avec ce que vous m’expliquiez plus tôt. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer vos difficultés lors de notre réunion. Je suis curieuse, comment avez vous obtenu le poste de Maître des harpies ?
Manuel se renfrogne : « Le clan de La lune et ses facéties. Lors d’une soirée où nous attribuons des rôles aléatoires à chaque semblable présent, j’avais hérité de ce rôle. Ce soir là, j’avais commis de nombreuses gaffes et cela a fait tellement rire Monsieur Grundson, qui détenait ce poste avant moi, qu’il a décidé de me le céder. Pour, et je le cite « mettre un peu d’ambiance dans les soirées ». Il a interdit à quiconque de me défier pour le reprendre.
Élisabeth réprime un sourire. Décidément, le clan de la Lune a toujours eu un sens de l’humour particulier.
- Mais pour être honnête j’aimerais bien m’en débarrasser.
- Alors nous pouvons certainement trouver un terrain d’entente. » lui sourit Élisabeth.
Le regard plein d’espoir, Manuel l’interroge « Vraiment ? Vous seriez prête à reprendre ce poste ? » il se rembrunit aussitôt : « Mais vous ne pouvez pas me défier, Monsieur Grundson l’a interdit. »
- Mais j’imagine qu’il n’a rien dit au sujet du fait que vous le cédiez, volontairement. » explique Élisabeth avec un clin d’œil. « Cela me fend le cœur de vous imaginer dans une telle détresse à chacune de nos réunions. Et il est clair que votre talent mérite de longues heures de travail pour… s’épanouir. » Elle jette un œil furtif vers la sculpture effondrée. « Si vous me le cédez, je reprendrai votre poste avec grand plaisir. »
Manuel sourit largement et court vers sa table de dessins. Il sort de sous les feuilles et croquis un immense livre en cuir qu’il dépose dans les bras d’Élisabeth : « Voici le livre recensant toutes les dettes de la cité. Vous pourrez faire l’annonce, merci ! Merci Élisabeth ! Je vous en suis infiniment reconnaissant. »
- Mais avec grand plaisir, Manuel. »
Semblant hésiter elle lui demande : « Une question me brûle les lèvres à votre sujet. Deux même : pourquoi avez vous donc le crâne rasé ? Et est ce que Manuel de la Muerte est votre vrai nom ? Je le trouve un peu… ironique... »
Manuel rit de bon cœur : « Vous avez vu juste Élisabeth : Je salue votre sagacité ! » cette dernière constate que son accent espagnol a subitement disparu. « Je m’appelle Emmanuel Martin, et je suis né à Paris, dans le quartier de Montmartre. J’ai pris ce nom d’artiste et cet accent comme une signature de mon style. »
Élisabeth accueille avec circonspection le raisonnement de son semblable. Les clichés font-ils vendre ?
« Quant à mes cheveux, il s’agit d’un nouveau projet artistique !
- Avec des loutres ?
- Non, rien à voir cette fois-ci. Regardez ! » Il amène Élisabeth vers un immense bocal en verre semblant être rempli au tiers de cendres. « Chaque nuit, je me coupe les cheveux et les dépose dans ce bocal où ils se réduisent en cendres. Comme ils reviennent chaque nouvelle nuit à leur état initial, j’ai pour objectif de remplir cette jarre que j’exposerai comme une métaphore de la vacuité de nos existences immortelles. »
Celle là serait presque intéressante.
- Poursuivez votre travail, Monsieur de la Muerte. Je ne veux pas vous déranger plus longtemps.
- Pas du tout, ce fut un plaisir de vous accueillir dans mon atelier. Vous y serez toujours la bienvenue ! Oh, attendez un instant. »
Manuel s’éclipse au milieu de toutes les piles de ses créations et semble fouiller parmi les toiles qui parsèment son atelier. Triomphant, il brandit une toile de format moyen : « Ah ! La voici ! » Il revient vers Élisabeth « J’aimerais vous faire un cadeau pour vous remercier, Mademoiselle. »
Il lui tend une toile. Encore une reproduction, cette fois-ci du Christ sur la croix, de Delacroix. En lieu et place de l’habituel Christ, Élisabeth constate que Manuel a peint un canard. Les ailes écartés, il est crucifié, une Marie-Madeleine humaine éplorée à ses pieds. Élisabeth contemple un instant cette œuvre, hésitant sur la réaction à tenir, quand un pan de sa mémoire s’ouvre soudainement. Face à ce tableau improbable, se superpose une autre image. Un Christ, sur la croix, aux canines ensanglantées. Une bague qui glisse sur sa peau. Un frisson désagréable. Une pierre passant du blanc au rouge. L’image s’estompe progressivement de l’esprit d’Élisabeth.
- Merci. » dit elle sobrement. « Vous avez été infiniment utile, Monsieur de la Muerte. Je vais prendre congé maintenant. »
Manuel retourne joyeusement à ses occupations, il sifflote, faux, tandis qu’il entreprend de redonner vie à la sculpture effondrée. Élisabeth quitte l’atelier, un goût amer dans la bouche. Elle refrène son envie impérieuse de récupérer ce qu’on lui a volé. La vengeance attendra. Serrant le livre et la toile dans ses bras, elle marche d’un pas vif jusqu’à la voiture où Marcello l’attend.