23-La dévoreuse de rêves

Dans sa petite chambre au sein de l’immense demeure de Njäll, Pandore fixe le papier dans sa main avec le message de Cassius. Elle glisse un doigt léger sur l’écriture du Prince italien. Depuis qu’elle l’a lu la première fois elle n’a pas pu de nouveau entrer en contact avec lui. Malgré son absence de souvenirs, Pandore se sent proche de cet homme.

Se sont-ils déjà connus ? Croisés ? Qui est-il exactement ?

La chambre de Pandore est petite, elle se sent en sécurité dans les petits espaces. Les murs sont recouverts de dessins au fusain. Des dizaines et des dizaines de dessins, représentant des lieux, des personnes. Les tours de Lyon, la Basilique, le musée des Beaux-arts… Autant de visions que Pandore a retranscrit sur papier. Elle examine celle de la Basilique de Fourvière. Derrière la silhouette reconnaissable du bâtiment, elle a dessiné une forme, une silhouette féminine callipyge. Les proportions ne correspondent à rien de réel. Pourtant cela lui évoque quelque chose sans qu’elle parvienne à se rappeler précisément quoi.

Elle s’allonge sur son lit, le dessin posé sur son torse et ferme les yeux. Après quelques minutes, elle bondit de son lit et se précipite hors de sa chambre : « Njäll, Njäll !! »

Une voix masculine lui répond : « Dans le bureau, Pandore. »

La jeune vampire arrive en courant dans le bureau de l’aîné qui semble occupé à lire, alangui sur l’un des fauteuils. Elle se campe devant lui et lui tend son dessin :

« J’ai trouvé ! Le tableau, c’est un leurre. Je pense qu’ils ont volé autre chose à la Basilique. Quelque chose dont les gens ignorent la présence. Regarde !! »

Elle pointe du doigt la forme derrière la basilique.

« Je pense que c’est une statue de Vénus. Comme celles qu’on voit au Musée. Si je me concentre dessus peut être que je pourrai avoir une vision plus précise et…

- Non. » L’interrompt calmement Njäll.

Pandore semble déçue.

- Nous en avons déjà parlé, Pandore. » poursuit Njäll calmement « Tu ne maîtrises pas assez tes visions. Elles sont aléatoires et potentiellement dangereuses. Je pense qu’elles n’aident pas non plus ton amnésie. Le Prince est au courant. Sanson mène son enquête avec Amédée. Laissons les autres s’en occuper.

- Mais je pourrai aider la cité ! Si je ne m’entraîne pas, je ne pourrais jamais maîtriser mes visions. Tu as vu comme moi, un grand danger menace la ville. Et je n’arrive pas à voir quoi. Avec ton aide, je pourrais y parvenir.

- J’ai dit non. C’est trop dangereux. Fin de la discussion. »

Njäll reprend sa lecture. Pandore quitte la pièce avec agacement et retourne dans sa chambre. Elle examine ses murs. La plupart des dessins représente la même variation d’une vision qui revient sans cesse. La silhouette de la ville des lumières, vue de nuit. Une immense ombre la surplombe et s’apprête à l’engloutir. Voilà bientôt plus d’un an qu’elle a ces visions et elles se font de plus en plus fréquentes.

Et tout ça pour ne servir à rien ?

Elle regarde de nouveau la lettre de Cassius à s’en user la rétine. Lasse, elle s’empare d’un briquet dans son tiroir. Avec prudence, elle l’enclenche et met la lettre de Cassius au-dessus de la flamme. Le papier se consume et sa fumée acre d’envole dans la pièce. Elle laisse la fin du papier se consumer lentement sur le sol en pierre.

Elle retourne s’allonger sur son lit et ferme les yeux. Elle pense à Gabrielle.

« Pandore ? C’est toi ? »

Pandore sursaute et se relève vivement. La voix venait de derrière elle. Elle se retourne et fait face à Gabrielle qui la fixe avec des yeux ronds.

- Gabrielle ? Mais…. Tu as été arrêtée. Tu n’es pas supposée rêver dans ton état actuel. Qu’est-ce qu’il se passe ? Où sommes-nous ? »

Pandore jette un œil inquiet aux alentours. Elle distingue péniblement les contours de ce qui semble être une cellule. Tout le reste est noir. Il n’y a rien. Elle frissonne.

« Ça me fait plaisir que tu sois là Pandore. J’ai peur. Je ne veux pas mourir. »

Gabrielle se blottit dans les bras de Pandore qui, toujours surprise d’être ici, resserre les siens autour d’elle.

« Je suis là Gabrielle. »

Après quelques secondes, Pandore met un terme au câlin. L’air contrit, elle ajoute : « Je suis désolée.

- Pourquoi es-tu désolée ? Tu n’as rien fait. »

Pandore hésite.

« Ce n’est pas tout à fait vrai. C’est en partie à cause de moi si tu es enfermée ici.

- Quoi ?

- Je voulais faire un portrait de toi, pour te l’offrir. Mais à chaque fois que je te dessinais, je ne pouvais m’empêcher de symboliser une ombre, au-dessus de toi. Constamment. Quelque soit le nombre de dessins que je faisais elle était toujours là.

- C’était certainement ma sœur !

- Non Gabrielle. Ce n’était rien de bienveillant. »

Gabrielle se renfrogne.

« Tu as dû te tromper voilà tout. C’est ma sœur, elle ne m’a jamais quittée. Voilà tout.

- Oui, sans doute. » concède Pandore.

Quelque chose change dans l’atmosphère autour des deux jeunes femmes. La cellule noire est progressivement remplacée par un paysage dans les teintes ocres, comme une tache de peinture qui s’étendrait tout autour d’elles, jusqu’à recouvrir le monde alentours. Un vent se lève et souffle fortement faisant voler du sable un peu partout. Un immense désert orangé, de pierres et de sable, les entoure. Le ciel se forme progressivement, aux nuages sombres, semblant prêts à libérer la foudre. Au loin, les deux jeunes femmes semblent entendre tonner un orage.

Une voix féminine semblant venir de partout à la fois s’exclame :

« Ma douce Gabrielle, qu’as-tu donc ramené par ici ? »

Face aux deux jeunes femmes, un corps se matérialise. Une silhouette s’avance lentement vers elles, elle ouvre ses bras de façon accueillante. Le sable qui vole cache les traits de son visage. Ses cheveux longs ne semblent pas affectés par les bourrasques qui s’intensifient autour des deux jeunes vampires.

« Mère ? C’est toi ? »

Gabrielle plisse les yeux pour distinguer la silhouette. Le vent s’interrompt soudain, les grains de sable restent en suspension dans l’air, comme figés. La femme leur apparait désormais dans toute sa splendeur. Sobrement vêtue d’une longue robe orange et fluide, ses cheveux intégralement blancs sont noués en une tresse qui tombe jusqu’à sa taille. Elle ouvre les bras et sourit chaleureusement.

« Mon enfant. »

Gabrielle s’éloigne de Pandore en courant pour se précipiter dans les bras de l’inconnue. Pandore tente de retenir Gabrielle, mais cette dernière se libère rapidement de son emprise pour continuer son chemin.

« Attends Gabrielle ! Attends ! Quelque chose cloche. Regarde !» lui hurle Pandore, en panique.

Gabrielle se jette dans les bras de l’inconnue qui l’accueille. La femme regarde Pandore dans les yeux alors qu’elle saisit délicatement le visage de Gabrielle entre ses mains et tire violemment vers le haut. Triomphale, la femme brandit la tête de Gabrielle et la jette négligemment sur le côté tandis que son corps tombe en cendres à ses pieds.

Pandore, paralysée, fixe avec effroi celle qui vient s’assassiner Gabrielle. Elle observe son aura et cela la tétanise. Une aura froide et bleue entoure la jeune femme. Elle y distingue sans l’ombre d’un doute des veines noires qui la parcourent en ondulant. Inerte, Pandore voit la femme qui se rapproche d’elle avec assurance et sans précipitation.

Cours ! Maintenant, cours !

Retrouvant brutalement l’usage de ses jambes alors qu’elle entend une voix masculine dans sa tête, Pandore se retourne et court droit devant elle. Elle entend la femme jurer derrière elle « Tu ne m’échapperas pas. »

A droite !

Pandore bifurque sans réfléchir à droite et aperçoit la femme se matérialiser là où elle aurait dû poursuivre sa course si elle avait continué tout droit. Elle ne sait pas qui la guide ainsi mais il vaut mieux l’écouter visiblement.

Tiens toi prête Pandore. Il va falloir sauter. Fais-moi confiance.

Alors qu’elle poursuit sa course, percevant toujours l’aura glacée sur ses talons, Pandore avise ce qui vient devant. Rien. Le vide. Le monde ocre semble s’interrompre brutalement.

Pandore accélère. Elle ferme les yeux et saute.

Après un instant en apesanteur, Pandore atterrit souplement sur de l’herbe mauve. Elle reconnaît instantanément l’esprit habitant ce monde de rêve. Devant elle, au milieu des arbres couleur lilas, elle reconnaît Cassius. Elle perçoit toujours l’aura de la femme derrière elle. Sans se retourner, elle court vers le Prince qui lui tend la main : « Vas-y Pandore. Tu peux y arriver. »

Au milieu du monde doux et chaud du Prince, une tempête de sable ocre et cinglante se lève. Pandore sent une main sur son épaule qui l’agrippe. Elle crie et se retourne prête à en découdre quand son regard se pose sur Njäll. « Nous sommes là. Reste derrière nous, quoiqu’il arrive. »

Pandore continue de courir pour les quelques mètres qui la séparaient encore du Prince puis se retourne. La surprise s’affiche sur son visage quand elle contemple le spectacle qui s’offre à elle : Njäll et Cassius, côté à côte, font face à l’inconnue. Le monde ocre et désert de la femme semble essayer de dévorer lentement celui pourpre et doux de Cassius.

Pandore reste un instant abasourdie face au spectacle qui s’offre à elle. Inviter d’autres membres de la Lune dans son monde de rêve relève d’une puissance rare. Et s’inviter dans le leur sans consentement en demande encore plus.

Qui est cette femme ?

Pandore repense à la luciole que lui avait montré Cassius lors de leur première rencontre.

Oui, c’est bien elle. Qui est ce monstre ?

« Comme on se retrouve, Gal. » Lance Cassius à l’inconnue sur un ton ne trahissant aucune émotion.

« Je te manquais, Cass’ chéri ? » minaude la femme en envoyant un baiser vers les deux hommes. Elle pose les yeux sur Pandore derrière lui.

« Je vois. Un appât. Bien joué. Mais vous ne ferez pas le poids. »

Gal entame des mouvements de bras amples et gracieux. Dans le tourbillon de sable, des formes s’élèvent. Une armée sableuse de monstres prend vie, qui s’élance vers les deux hommes.

Vif comme l’éclair, Njäll fait apparaître d’un geste de la main des pics de glaces qui vont transpercer les créatures de sable qui disparaissent dans un cri. Cassius reste immobile tandis que Njäll accélère le rythme de ses attaques.

Pandore assiste, impuissante, au spectacle. Elle remarque, derrière Cassius, une ombre mouvante à ses pieds. Avant qu’elle ne puisse réagir, un pic de roche jaillit du sol et transperce l’épaule droite de Cassius qui met un genou à terre et laisse échapper un cri de douleur.

Gal libère un rire jubilatoire. Pandore constate que le nombre de créature augmente malgré les attaques puissantes de Njäll. Ces dernières semblent de moins en moins efficaces depuis que Cassius est blessé et l’armée se rapproche dangereusement des deux hommes. Aux alentours, Pandore constate que le monde parme de Cassius semble se réduire petit à petit, dévoré de tous côtés par les tempêtes de sable abrasives de la femme.

Face à l’issue qui semble se profiler, le regard de Pandore passe d’un protagoniste à l’autre, sans parvenir à prendre une décision. Dans son for intérieur, elle maudit sa faiblesse, elle maudit sa mémoire, elle maudit son impuissance.

Elle est sortie de sa torpeur par la vision de Cassius, qui, semblant épuisé pose un second genou à terre.Lentement, il semble perdre pied, la tempête de sable est de plus en plus forte. Les arbres aux feuilles lilas sont arrachés et disparaissent dans un nuage de poussière. La tempête semble tout engloutir.

Non. Non. Pas comme ça. Non.

Comme mue par une volonté qui n’est pas la sienne, Pandore se lève et d’un pas lent et calme se place devant les deux hommes.

Cassius et Njäll, à bout de souffle l’interpellent « Pandore ! Non ! Reste où tu es ! »

Dans un état second, Pandore se souvient. Son corps se rappelle pour elle. Les gestes, les mots, c’est comme si elle n’avait jamais rien oublié.

Gal s’interrompt, son armée se fige. Elle semble perdre de sa superbe face à la présence qui entoure soudainement Pandore. Une aura comme elle n’en a jamais vu. Elle brille d’un éclat si intense.

Pandore exécute une danse avec grâce et élégance, elle parle dans une voix qui n‘est pas la sienne une langue inconnue de tous. Lorsqu’elle termine sa litanie, elle lève les bras au ciel et, entre ses mains, au-dessus d’eux se matérialise le plus beau et le plus lumineux des soleils. La femme recule d’un pas face à ce spectacle.

C’est impossible.

L’astre balaye de ses rayons le sable et l’armée de golems qui disparaissent instantanément en cendres. La femme cherche une issue tandis que l’astre grossit, gagnant encore en puissance.

Merde.

Avant même de pouvoir s’enfuir, l’image de la femme disparaît tandis que toute trace de son monde est réduite au néant par le soleil, toujours tenu à bout de bras par Pandore.

Alors que Njäll se précipite pour porter secours à Cassius, le soleil disparaît brutalement et Pandore reste un instant debout dans le monde en lambeaux de Cassius.Elle s’effondre au sol et de disparaître à son tour.

Njäll aide Cassius à marcher et va le déposer sur un banc qui se matérialise. Le Prince est à peine conscient. Il murmure. Njäll se penche pour entendre ce qu’il dit :

« S’il te plaît Njäll. Aide-la. Personne ne doit savoir ce qu’elle est.

- C’est un mythe, mon frère. Et les mythes n’existent pas. »

Cassius remercie Njäll du regard avant de disparaître à son tour.

*************

Gal ouvre les yeux. Dans son immense lit, elle jette un regard vers les rideaux.

Il fait déjà nuit. Combien de temps suis-je restée dans le monde des rêves. Cette jeune fille…

La femme aux cheveux blancs se dirige vers une bibliothèque dans son salon. Elle en tire un livre à l’épaisse couverture de cuir et cherche frénétiquement dans ses pages jaunies. Elle s’arrête sur une page précise portant une illustration datant du Moyen-âge.

Une jeune femme auréolée d’une aura éclatante, dont l‘éclat est réhaussé par des feuilles d’or, se tient debout, les bras levés, un soleil stylisé dessiné entre ses paumes. Autour d’elle, une toile d’araignée reliant divers points semble voir certains de ses fils se consumer au contact des rayons de ce soleil. Un miroir brisé est posé à ses pieds. Un croissant de lune repose sur sa poitrine.

Le livre entre les mains, Gal s’affale dans le fauteuil le plus proche et fixe l’image avec circonspection.

Un texte descriptif accompagne l’illustration : « La dévoreuse de rêve est une créature mythique qui serait capable de détruire le monde des rêves, coupant ainsi l’accès à cet univers aux rêveurs du monde entier. La découverte de son existence est, selon les sources et les différents folklores, soit signe annonciateur d’apocalypse, soit le guide qui mettra un terme à tous les conflits. Cette légende garde, selon les peuples, la notion sous-jacente de liberté qu’offre le monde des rêves où tout est possible et illustre ici la crainte commune à de nombreuses civilisations d’être privé de l’espoir d’un changement salvateur. Certains philologues font régulièrement le parallèle avec la symbolique de la légende de la boîte de Pandore. »

Plus tard cette nuit-là, Gal tentera de rejoindre le monde des rêves de nombreuses fois, sans succès.

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