06-Entretien avec une Reine

Après l'entrevue avec Amédée, Elisabeth raccompagne son invité à la porte et le gratifie d'un geste de la main amical en guise d'Adieu. Ce dernier n’y répond pas un sobre signe de tête avant de se glisser dans sa voiture, qui s'en va aussi silencieusement qu'elle est venue.

Alors qu'elle ferme la porte derrière elle, Elisabeth interpelle Marcello qui arrive dans le hall. Tandis qu'elle monte à l'étage, Marcello la suit.

"Prépare la voiture, nous allons chez Dame Von Überrhein.

- Quoi ? Maintenant ?

- Oui, la nuit est encore jeune et je doute qu'elle me retienne longtemps.

- Pourquoi cet empressement ? Tu devrais sans doute choisir une tenue plus adaptée pour la rencontrer."

Elisabeth s'immobilise un instant. Elle se retourne vers Marcello.

"Tu devrais surveiller la familiarité avec laquelle tu me prodigues tes conseils, Marcello.

- Je crois qu'il y a bien longtemps que les échanges alambiqués dignes des Roys et Reines n'ont plus court entre nous, tu ne penses pas ?"

Il fixe Elisabeth d'un regard mi-amusé, mi-craintif. Cette dernière marque un temps avant de poursuivre son ascension des marches. Marcello reste où il est.

"Où vas-tu ? Nous ne partons pas ?

- Je vais me changer. Occupe-toi de la voiture."

*****************

Marcello conduit Elisabeth à l'adresse que leur a indiqué Amédée. Si les Roys sont connus pour leur opulence et leur richesse, le Havre de Dame von Überrhein fait certainement hautement honneur à la réputation de son Sang.

Un petit château, entouré d'une forêt et de jardins s'étalant sur plusieurs hectares accueille le duo. A cette heure tardive, le parc est calme. Pourtant il est chatoyant de vie comme jamais Elisabeth ne l'avait vu dans un jardin. De multiples plantes à floraison nocturne mêlent leurs doux effluves à la tiédeur de la nuit printanière : onagre, datura, phlox, épiphyllum... un concert de couleurs et d'odeurs envahissent les sens d'Elisabeth.

Alors que Marcello approche la voiture de l'entrée, Elisabeth distingue un homme de haute stature sur le seuil. Une fois la voiture arrêtée, Marcello s'empresse d'ouvrir à Elisabeth. Cette dernière a revêtu pour l'occasion un tailleur pantalon noir uni, assorti d'une chemise rouge aux boutons sagement ouverts, ni trop, ni trop peu. Ses escarpins, d'une hauteur plus raisonnable, l'amènent jusque devant l'homme posté devant l'entrée.

"Bonsoir, je suis Elisabeth de la Pierre Blanche. Dame von Überrhein a demandé à me voir. J'espère qu'elle est disponible et sera dans la possibilité de me recevoir."

L'homme toise Elisabeth sans un mot et rentre dans la demeure, laissant Elisabeth sur le seuil. Patientant de longues minutes, elle jette un œil derrière elle vers Marcello, qui, son téléphone en main, témoin de la scène, hausse les épaules et s'absorbe de nouveau sur son smartphone.

Finalement, la porte s'ouvre. Il serait en dessous de la vérité que de décrire une apparition. Une magnifique femme se tient sur le seuil, elle semble ne pas avoir plus d'une trentaine d'année. Ses cheveux d'un roux flamboyant sont relevés en un chignon élégant. A ses oreilles pendent des boucles d'or et de diamant. De nombreux bracelets ornent ses poignets et cliquètent à chacun de ses mouvements. Mais surtout, elle est vêtue d'une robe longue au tissu mordoré et au décolleté vertigineux. Le tissu semble si peu opaque qu'il laisse sans aucun mal deviner la moindre de ses courbes et de ses atouts féminins.

Derrière elle, Elisabeth entend un bruit de chute. Visiblement Marcello a laissé tomber son portable et s'empresse de le récupérer en s'éclaircissant la gorge.

La femme ouvre les bras dans un cliquetis métallique :

"Elisabeth, ma chère enfant, je suis ravie de vous accueillir. Nous avons tant de choses sur lesquelles nous entretenir. Je vous en prie, entrez donc. Vous pardonnerez Aristide pour l'attente, il commence à se faire vieux."

Dans un sourire, elle s'efface pour permettre à Elisabeth d'entrer. Cette dernière lui emboîte le pas, bercée par les volutes de parfum de l'aînée, qui s'accordent étrangement avec le concert olfactif des plantes extérieures, et la suit jusqu'à ce qui semble être un bureau. Ce dernier, en essence de cerisier, est de conception simple mais hautement qualitative.

L'aînée se laisse élégamment tomber sur le fauteuil derrière le meuble. Derrière elle, une bibliothèque s'élève jusqu'au plafond et est remplie de livres. Sur les côtés de la pièce, des vitrines à l'atmosphère contrôlée hébergent des incunables à l'état de préservation remarquable. Un riche tapis recouvrant quasiment l'intégralité de la pièce étouffe le claquement des talons d'Elisabeth. C'est à cet instant qu'Elisabeth remarque que Dame Von Überrhein est pieds nus. Dans un sourire bienveillant, l'ancienne invite Elisabeth à s'asseoir en face d'elle. Avant de s'installer, Elisabeth brise le silence dans une légère révérence :

"Dame Von Überrhein, je suis Elisabeth de la Pierre Blanche, Infante du Comte, lui-même infant de Filipo Della morello, lui-même infant de Giuseppe Pipistrello, Prince de Rome. Je vous présente mes hommages, Dame, et me mets humblement à votre service sur cette cité."

Dame von Überrhein sourit. Elisabeth prend place dans l'un des fauteuils désignés. Dos droit, jambes dignement croisées sur le côté.

"Je sais votre prestigieuse lignée, Elisabeth. Le Comte lui-même ne tarit pas d'éloge à votre sujet. Votre cousin a dû vous en informer, mais j'ai été ravie de recevoir votre missive. Malgré leur éducation, peu de vos cousins qui passent sur le lyonnais prennent la peine de se signaler avec autant de courtoisie et d'élégance."

Elisabeth hoche la tête et accueille modestement le compliment.

"D'ailleurs, lors de la prochaine réunion, je ferai savoir que vous serez mon primogène, lorsque je suis absente. Vous me représenterez pour les discussions entre semblables et je vous confie la politique de notre sang sur le lyonnais. Bien entendu, j'attends des rapports aussi circonstanciés que cette lettre."

L'ancienne désigne un papier posé sur son bureau. Elisabeth dissimule sa surprise du mieux qu'elle peut.

"Je vous remercie, Dame, c'est un immense honneur que vous me faites. Je saurai m'en montrer digne.

- Je n'en attends pas moins de vous, jeune enfant."

L'Aînée détaille Elisabeth un instant, et affiche une moue de légère désapprobation.

"Vous avez des atouts incroyables Elisabeth, veillez donc à les mettre plus en valeur. Une telle beauté ne saurait être ternie par des vêtements inadaptés, conçus par et pour les hommes. Sachez que si vous me représentez, il faudra être à la hauteur. Je pense, qu'au-delà des dons que nous offre notre condition, il faut savoir capitaliser sur ceux que nous avons figés pour l'éternité, ne pensez-vous pas ?

- Oui, Dame, vous avez raison."

Elisabeth pris note mentalement de rapporter cette conversation à Marcello.

La voix de l'Ancienne se fait plus sérieuse.

"Mais trêve de frivolité. Vous êtes là car le Prince Cassius vous a envoyé ? Avez-vous la lettre de mission qu'il vous a écrite ?"

Elisabeth sort de sa poche le bout de papier et le tend à l'Ancienne qui l'examine attentivement.

"Encore une farce des Miroirs brisés. Je ne sais pas si l'on peut en tirer quelque chose. Voyez cela avec un membre du clan des Sorciers. Adressez-vous à Jonas Azema et dites-lui que c'est une requête de ma part. C'est un semblable de valeur mais si les ordres ne viennent pas d'en haut, il a tendance à les ignorer facilement. Il est temps qu'un aîné de leur sang arrive pour cadrer ces jouvenceaux.

- Je vous prie de bien vouloir m'excuser, Dame, mais il est inhabituel pour un clan aussi structuré que les Sorciers de n'envoyer que des nouveaux-nés sur une cité. Savez-vous pourquoi ?

- C'est très simple. Ils avaient un aîné, un ancilla du nom de Thomas Verdiani. Ce dernier a mystérieusement disparu il y a un mois. Toutes les enquêtes n'ont mené à rien. Même la Magie des Sorciers n'a été d'aucune utilité. Pourtant, ils disposent de nombreuses solutions pour localiser un semblable, a fortiori l'un des leurs. Dans l'attente d'une nouvelle affectation, les nouveaux-nés sont livrés à eux même. Ils ont besoin de discipline. D'ailleurs, le jouvenceau André Maurot me consulte régulièrement pour des conseils."

Un voile d'inquiétude passe sur le visage d'Elisabeth. Un sorcier, un aîné qui plus est, qui disparaît sans laisser de traces et sans que personne ne le retrouve ? Amédée avait raison, il se passe quelque chose ici.

"Et que pense le Bureau de cette situation, Dame Von Überrhein ?

- Le Bureau ? Justement, je voulais vous en parler. Il y a beaucoup trop d'hommes dans ce Bureau, par conséquent, aucune décision n'est prise, tant ils sont occupés à comparer la taille et l'importance de leurs lignées respectives."

Elisabeth retient un sourire. L'Ancienne et elle ont beaucoup en commun, semble-t-il. Elle enchaîne : "Nous avons beau réunir les Roys et Reines de Grenoble, Valence, et Saint Etienne, il semblerait qu'il soit impossible d'en tirer une quelconque influence dépassant l'aura de chacune de ces cités. J'ai de grandes ambitions pour toute la région. C'est pourquoi je compte sur vous pour prendre la tête de ce Bureau. Débrouillez-vous comme vous le voulez mais mettez-moi tous ces Roys au pas, et rappelez-leur la dignité de notre Sang. L'évocation de votre lignée devrait en faire pâlir plus d'un, jeune demoiselle."

Elisabeth sourit. Sur un ton plus léger, l'Ancienne interpelle la jeune femme :

"Dites-moi, le jeune homme qui attendait dehors, c'est votre goule, n'est-ce pas ?

- Oui. Marcello.

- N'hésitez pas à l'envoyer ici, j'ai quelques menus travaux à effectuer et il me sera d'une grande aide."

Elisabeth vacille un instant.

"Bien sûr, Dame. Dites-moi où et quand vous voulez qu'il vienne et il sera à votre disposition." hésitant un instant "Par contre..."

"Oui, Mademoiselle de la Pierre Blanche, il ne touchera pas à mon sang. Je ne sais que trop l'importance du lien entre une goule et son maître. Rassurez-vous.

- Merci de votre compréhension.

- Ce n'est rien mon enfant. Maintenant vous pouvez disposer. Au plaisir de vous revoir lors de la prochaine Assemblée. Pax noctis.

- Pax noctis."

Elisabeth sort du bureau de l'Ancienne, sans croiser personne, et retourne à la voiture où l'attend Marcello. Adossé contre l'aile du véhicule, il est distrait par son portable. Il le range à l'arrivée d'Elisabeth.

"Alors ?

- Alors, rien de spécial, si ce n'est que tu devras l'aider pour quelques travaux.

- Quoi ? Mais elle ne doit pas manquer de personnel non ?

- Sans doute, mais j'imagine que ce ne sont pas vraiment, des travaux."

Marcello se rembrunit. "Je vois."

Il s'approche d'Elisabeth. "Tu sais, si cela te dérange, je peux trouver une excuse."

Elisabeth lui répond sèchement : "Non. Nous ne sommes pas en position de refuser. Tu feras ce qu'elle te demande. Point final. Partons d'ici."

Sur ces mots, Elisabeth s'engouffre dans la berline et restera mutique tout le temps du trajet.

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