18-La meute

Lyon, 25 avril 2016

En plein milieu de la nuit, un homme encapuchonné marche rapidement dans les rues pavées de la vieille ville. Il franchit avec assurance la porte d’un bar peu hospitalier, arborant « Vallo’s pub » en lettres d’or sur sa devanture poussiéreuse.

A son arrivée, les rares consommateurs lèvent brièvement les yeux de leur verre. L’inconnu avise deux personnes seules assises au bar, ainsi qu’un groupe de quatre individus assis autour d’une table au fond.

Il avance d’un pas vif vers le fond de la salle. Les deux individus au bar semblent cesser de contempler leur verre et s’intéressent désormais activement au nouveau venu.

D’une voix sans hésitation, l’homme abaisse sa capuche et s’adresse au groupe : « Dites à Gaël que Jean de Beaugrand veut le voir. »

Les deux hommes et deux femmes à qui il vient de s’adresser le toisent d’un air méfiant. Dans son dos, le Prince perçoit, sans doute aucun, les deux piliers de bar qui se lèvent doucement.

Et ils pensent être discrets.

« C’est urgent. » ponctue-t-il.

- Ah ouais ? » provoque l’un des hommes devant lui en se levant. « Et pourquoi on devrait t’obéir exactement ? »

- Parce que sinon vous allez tous mourir. » assène calmement le Prince.

La tension monte encore d’un cran, quand l’une des femmes pose une main sur le bras de l’homme prêt à sauter à la gorge de l’inconnu dans leur bar.

- Déconne pas David. Tu ne veux pas te frotter à lui.

- Comme toujours, les femmes de vos rangs sont bien plus malignes que les mâles. Assis, David. » Il adresse un clin d’œil à la jeune femme, qui se lève. David émet un grognement bref avant de se rasseoir à contrecœur.

- Je vais chercher Gaël » annonce-t-elle en disparaissant derrière une porte qui donne vers des cuisines.

Le Prince écoute l’échange entre la jeune femme et leur chef.

- Gaël, « le Prince » est là pour te voir. Je te conseille de te radiner vite fait avant que les gars lui sautent dessus.

Gaël jure.

- Merci Abi. Mais… quelle bande de boulets. Putain de louveteaux prépubères, bordel. J’arrive, fais dégager tout le monde.

Abigail reparaît rapidement dans la salle principale. Sur un ton neutre elle annonce « on dégage tous, ordre de Gaël. »

- Quoi ? mais il va pas le rencontrer seul ! » proteste Erwan dans le dos du Prince.

Abi le fusille du regard. Le groupe sort, non sans attraper quelques bières au passage, pour s’installer nonchalamment devant le bar. Le prince leur adresse un petit signe de main et un sourire triomphant. Sur ces entrefaites, Gaël sort de la cuisine, la mine grave. Comme à son habitude, il est vêtu d’un jean délavé, surplombé d’un T-shirt de couleur rouge faisant ressortir sa chevelure rousse. Il porte une veste en cuir noir et des baskets de course.

Sans plus de cérémonie, il s’adresse au Prince : « Qu’est-ce que le grand Prince Jean de Beaugrand fout dans mon bar ? Ce n’est pas pour nos alcools de qualité, j’imagine ? »

Jean s’installe sur une chaise et pose négligemment ses pieds sur la table.

- Je viens parler affaires, mon cher Gaël. Voilà bien longtemps que nous n’avons pas combattu ensemble. Je pense que nous en aurons prochainement de nouveau l’occasion. »

Gaël affiche une mine inquiète. « Je suis content que la perspective d’un combat te réjouisse mais la dernière fois que je t’ai aidé, j’y ai laissé un certain nombre des miens. La meute m’en a voulu pour ça. Qu’est ce que j’y gagne dans tout ça ? »

- Ma tolérance, Gaël. N’oublie pas que normalement, les alliances entre garous et vampires sont proscrites par nos deux factions. Mais j’ai toujours trouvé ridicule de se priver de combattants aussi émérites pouvant évoluer en pleine journée. Et comme je suis Prince, ma cité, mes règles.

- Si c’est ta cité, c’est surtout grâce à nous, notre sacrifice. » assène Gaël avec humeur. « Et nous voici. Dans un bar minable du centre-ville, à nous contenter des miettes, comme à chaque fois qu’on fait affaire avec les sangsues. »

Sans que Gaël ait eu le temps de réagir, le Prince, avec une rapidité effrayante, le saisit au col et le plaque contre le mur le plus proche. Gaël accuse le coup avec un grognement sourd mais ne tente rien pour se défendre. D’une voix froide, les crocs sortis, Jean assène « Surveille tes paroles, chien. Nos liens d’amitié ne doivent pas te faire oublier à qui tu t’adresses. »

Dans un mouvement tout aussi vif, il retourne à sa position et sa nonchalance initiale.

- Néanmoins, j’entends tes propos Gaël. Je suis venu d’annoncer que j’ai besoin de tes hommes pour enquêter. »

Il pose une enveloppe kraft sur la table. Gaël vient se rasseoir, arrangeant grossièrement sa tenue froissée par son interaction avec le Prince.

- Je double vos fonds et vous offre une nouvelle antenne dans un quartier animé de la ville. En remerciements de vos services inestimables. »

Gaël saisit l’enveloppe et regarde brièvement son contenu. Il inspecte suspicieusement son invité.

- Que cache cette générosité ? »

Après un silence, le Prince descend ses pieds de la table et se lève. Sur un ton léger, il annonce :

- Que si mes soupçons sont exacts, ni vous, ni nous, ne seront plus en vie d’ici quelques mois. Et tout l’or, la foi ou les planques du monde ne nous protégeront pas. A bientôt, mon ami. »

Sur ces mots, Jean se lève et se dirige vers la porte. Les quatre hommes qui gardaient l’entrée, rentrent à ce moment-là en alpaguant Gaël :

- On a entendu du grabuge, chef. Est-ce que tout va bien ?

Avant que Gaël leur réponde, le Prince se plante devant eux, un sourire carnassier sur les lèvres :

- Pourquoi ? on est jaloux ? Vous n’êtes pas trop mon genre, je préfère les rouquins, mais je peux faire une exception. Et je constate qu’une fois de plus, les femmes ont la sagesse de ne pas se mêler de nos affaires. »

David envoie un coup de poing au Prince et touche le vide là où le Prince était une seconde avant. Gaël, du fond de la salle soupire « Bande d’imbéciles. » Il se lève pour retourner en cuisine non sans adresser un dernier mot au Prince : « Me les abîme pas trop ceux-là, j’y tiens »

Une voix s’élève juste devant la porte : « Je vais essayer. »

Les quatre hommes se retournent, surpris de découvrir le Prince qui disparaît de nouveau de leur vue pour venir se placer derrière l’un d’entre eux qui vole instantanément à travers la pièce pour atterrir sur la table où se trouvait Gaël juste avant. David tente de se transformer mais n’en a même pas le temps, il rejoint son camarade sur la table du fond, sonnés, ils gémissent.

Les deux autres garous restants, côte à côte, lèvent les mains en signe de reddition lorsque le Prince s’approche d’eux.

- Euh cool Monsieur le Prince… on voulait juste vous taquiner un peu. Sans rancune, hein ? »

Jean de Beaugrand s’approche d’eux. Il pose ses mains sur leurs nuques et leur sourit avec chaleur.

- Bien sûr, sans rancune. »

Alors que le soulagement s’affiche sur leurs visages, le Prince rapproche violemment leurs crânes l’un de l’autre. Dans un bruit mat, les deux hommes s’effondrent inconscients à ses pieds.

Le Prince enjambe les deux corps et sort. Devant le bar, il avise les deux jeunes femmes qui fument en discutant, une bière à la main. Il remet sa capuche en les saluant d’un signe de tête. L’homme s’éloigne rapidement tandis que les femmes entrent dans le bar et constatent leurs camarades qui parsèment le bar. Elles vérifient rapidement qu’ils respirent, puis lèvent les yeux au ciel et, dans un soupir, rejoignent Gaël dans la cuisine.

Sur un tabouret de bar, dans l’ombre, une silhouette invisible jusque là se dessine. Elle observe la scène avec attention, et se lève pour franchir la porte à son tour, non sans enjamber également les hommes au sol. Dans une demi-conscience, l’un d’entre eux aperçoit une paire de rangers noires et entend les cliquetis des chaînes du pantalon qui rythment les pas de la jeune femme qui s’éloigne.

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