17-La leçon
Lyon, 20 avril 2016
Elisabeth se présente devant les appartements d’Alexandre. Elle monte par l’habituel ascenseur, pour lequel il lui a même confié une clé. Ils se sont revus plusieurs fois pour son apprentissage depuis « l’incident » du tableau.
Tandis que l’ascenseur s’élève, elle se demande ce qu’elle va apprendre aujourd’hui. La distance qui s’est installée entre elle et Alexandre la désole bien plus que ce qu’elle est prête à admettre. Machinalement, elle passe une main distraite sur sa nuque. Les portes s’ouvrent sur l’appartement d’Alexandre. Comme d’habitude, il l’attend dans le salon, assis à la même place, sur le canapé, le regard perdu dans la cheminée toujours éteinte, un verre de whisky à la main. Le tableau sur son chevalet trône toujours, recouvert de son drap.
Alors que le bruit de ses talons est étouffé par le tapis épais, Alexandre tourne la tête et son visage s’illumine d’un radieux sourire à la vision d’Elisabeth. Il se lève prestement et l’accueille chaleureusement, déposant un chaste baiser sur sa joue. Comme à chaque fois, cela provoque un frisson d’émoi chez Elisabeth.
- Bonsoir Elisabeth. Toujours aussi rayonnante et parfaitement à l’heure, comme d’habitude. »
Comme pour ponctuer son propos, une vieille horloge sonne brièvement.
- Je vous ai préparé une surprise pour la leçon d’aujourd’hui. »
Il guide Elisabeth jusqu’au bar sur lequel il a disposé plusieurs verres, remplis de ce qui semble être différents vins rouges, blancs et quelques whiskies.
- Aujourd’hui, sera une leçon de dégustation » annonce Alexandre sur un ton enjoué
Elisabeth se renfrogne : « Tout a un goût de cendres depuis… »
Alexandre l’interrompt d’un ton amène : « Cette époque là est révolue, Elisabeth. Vous avez suffisamment progressé pour que ce pan de vos nouveaux dons vous soit ouvert. Essayez, je vous en prie. »
Suspicieuse, Elisabeth s’empare d’un premier verre de vin rouge. Elle le porte à ses lèvres et en boit une gorgée. A sa grande surprise, l’habituel goût de poussière qui accompagne toute prise de nourriture ou de boisson depuis son étreinte s’estompe rapidement pour laisser place à divers arômes. L’alcool tout d’abord, qui s’évapore rapidement, pour laisser place à des notes fruitées, comme de la framboise. En fermant les yeux, Elisabeth devine le raisin initialement utilisé pour produire le délicieux nectar. Si elle se concentre assez, elle verrait presque l’endroit où il a été cultivé et récolté.
Alexandre observe avec un regard bienveillant son élève redécouvrir le goût de la nourriture. Il laisse en silence Elisabeth renouer avec cette partie oubliée d’elle-même. Sans un mot, il lui tend un mouchoir de soie violette. Elisabeth rouvre les yeux et s’aperçoit qu’une larme coule doucement sur sa joue. Elle saisit le mouchoir tendu par Alexandre et tamponne délicatement sa joue, tout en s’appuyant sur l’un des tabourets de bar.
- Je n’ai pas les mots Alexandre. C’est incroyable… j’avais oublié. Est-ce que tout est toujours aussi intense ?
- Non pas toujours. Mais les premières fois le sont en général. » A ces mots, un voile de mélancolie semble brièvement teinter le regard de l’Ancilla, rapidement remplacé par son masque avenant habituel.
Elisabeth pose le premier verre testé pour essayer un autre breuvage avec impatience, du vin blanc cette fois. Elle se laisse emporter par les touches minérales et acides et laisse ses sens voyager. Elle se demande si certains immortels se sont passionnés pour l’œnologie. Certainement que oui.
En silence, Alexandre observe avec un demi-sourire Elisabeth tandis qu’elle navigue au milieu de divers plaisirs gustatifs. Le nez dans un verre de whisky, elle constate :
- C’est étonnant. Je ne ressens pas les effets de l’alcool, malgré les quantités.
- C’est normal, notre condition nous immunise naturellement contre ce genre d’effets. Néanmoins, vous pouvez choisir de vous laisser emporter par l’ivresse, si vous le décidez. Il n’y a que lorsque l’on boit le sang de quelqu’un qui a bu lui-même qu’on ne peut s’en prémunir. Cela vaut pour toute autre substance.
Elisabeth se concentre un instant, son cœur se remet à battre, le sang coule de nouveau dans ses veines, sa peau se teinte légèrement de rose et devient tiède. Alors, l’ivresse légère la gagne. S’abandonnant à cette sensation qu’elle avait oublié, elle en gère l’intensité pour ne garder que l’euphorie apportée par les boissons consommées.
- Je constate que vous maîtrisez à merveille vos capacités, Mademoiselle. Vous êtes l’une des plus brillantes élèves à qui j’ai eu le plaisir d’enseigner. »
Elisabeth accueille le compliment avec assurance et plante son regard dans celui d’Alexandre : « Mon clan n’a pas pour habitude d’avoir des gens peu talentueux dans ses rangs » Sourit elle avec malice. « Comme le vôtre d’ailleurs… » concède-t-elle.
Alors que les deux vampires se regardent, un ange passe dans la pièce.
- Elisabeth. » commence Alexandre sur un ton grave « Je crois que je vous dois des excuses. »
Surprise, Elisabeth l’interroge du regard tout en humant un whisky japonais.
- Lors du soir de notre première rencontre, après que nous ayons échangé… je … je n’aurais pas dû m’emporter contre vous. » Alexandre semble fixer un point au sol.
Toujours dans les brumes de l’alcool, Elisabeth accueille en silence les excuses, toujours appuyée sur le tabouret de bar couverts de cuir. D’un geste réflexe, elle caresse sa nuque.
Après un long moment, Elisabeth pose son verre et s’avance vers Alexandre, toujours mutique. Elle relève son visage en le prenant délicatement entre ses mains : « Merci pour vos excuses, Alexandre. Mais j’ai moi-même manqué de délicatesse ce soir-là. J’ignore ce que cache ce tableau mais c’est manifestement quelque chose d’important pour vous. J’ai manqué de jugement et je vous prie de bien vouloir m’excuser également. Vous êtes mon aîné. Et mon mentor. J’aurais du savoir quelle était ma place. C’est mon excès de familiarité qui a causé votre émoi. »
A ces mots, Alexandre saisit les mains d’Elisabeth et les embrasse en murmurant « Elisabeth… » Il guide la jeune vampire jusque sur le canapé et la fait asseoir. Il s’approche du tableau encore masqué et lève le drap d’un geste ample.
Elisabeth découvre une huile sur toile. Le portrait d’une jeune femme aux cheveux châtains, délicatement relevés, posant en tenue de la fin du 19ème siècle, vêtue d’une immense robe visiblement de soie bleue, au corsage finement brodé dégageant ses épaules. Elle semble fixer qui la regarde d’un œil doux et bienveillant.
Évitant de regarder le tableau, Alexandre commente la révélation : « Elisabeth de la Pierre blanche, je vous présente ma femme, Lucinda de Beaumont - Sinclair, membre du clan des Artistes. »
- Elle est magnifique. » Craignant la réponse, Elisabeth, ose la question fatidique : « Et où est-elle ? »
- Elle a été détruite par le Sabbat, il y a exactement soixante-dix ans de cela aujourd’hui. » Assène tristement Alexandre. Il vient s’asseoir aux côtés d’Elisabeth et poursuit son récit avec nostalgie : « J’ai remarqué Lucinda dès la première fois où nos chemins se sont croisés. Elle débordait d’humanité et était une fervente partisane de vivre en paix avec les humains. Comme vous. Jadis, dans nos rangs, des affrontements intenses sur ce sujet dispersaient nos forces. Trop occupés par nos querelles internes, nous en négligèrent la surveillance de notre ennemi commun. »
Alexandre s’empare de son verre posé sur la table basse et le vide d’un trait. Elisabeth constate que le contact des mains de l’Ancilla est tiède. Elle entend son cœur battre d’un rythme lent et régulier.
« Un soir, nous rentrions d’une de nos réunions, où les échanges furent houleux. Alors que nous regagnions notre voiture, nous avons été pris en embuscade. Lucinda et moi-même nous sommes battus férocement, mais ils étaient bien trop nombreux et les renforts ont tardé à venir. Lucinda était une combattante émérite et, voulant me protéger, elle a succombé, dans mes bras. Quant à moi, j’ai mis des mois à me remettre des blessures infligées ce soir-là. »
Élisabeth écoute attentivement. Elle pose une main encourageante sur celle de son mentor. Ce dernier la regarde : « Depuis lors, je me suis juré de traquer sans relâche les membres du Sabbat, ainsi que de punir sans équivoque tous ceux qui créeraient des dissensions au sein de nos rangs. »
- Votre histoire et votre confiance me touchent, Alexandre. Mais pourquoi dissimuler ce tableau ? Votre compagne ne mérite-t-elle pas d’être exposée en pleine lumière ? Là où sa beauté, son héroïsme et ses valeurs seront perçues de tous ? »
Alexandre se lève pour se resservir au bar un autre verre qu’il boit cul sec. Puis un troisième.
« Voilà qui m’amène à la suite de mon propos, Élisabeth. Je pensais avoir enfoui cette histoire, trop douloureuse pour moi. Et puis, vous êtes arrivée, ce soir-là. J’ai instantanément vu la même lumière que j’ai vu en Lucinda, il y a un siècle. Je n’ai.. » sa voix se brise. Il reprend péniblement. « Je n’ai pas ressenti ça depuis si longtemps. » Il ajoute dans un soupir « Elisabeth, jurez-moi de rester à mes côtés. »
Elisabeth rejoint Alexandre. Il lui apparaît alors comme un petit garçon perdu, loin de la prestance qu’il affiche habituellement. Elle glisse une main sur son visage : « Alexandre. Vous prétendez avoir sacrifié votre humanité mais ce que je vois ce soir, c’est un homme qui s’y accroche de toutes ses forces. Et je ne peux pas être indifférente à ce combat. »
Alexandre enlace Élisabeth tendrement. Il approche son visage du sien et l’embrasse. Élisabeth s’abandonne à l’étreinte de son mentor, amplifiant ses sens pour mieux profiter de l’instant. Le jour durant, dans une chambre du centre lyonnais hermétique à toute lumière, deux âmes se lièrent, des serments furent prononcés, des liens invisibles furent tissés.