24-Les Trois Carnages
Jonas marche d’un pas vif vers le laboratoire où André est en train de travailler. Il l’interpelle sans ménagement :
« Apprenti Maurot, je peux savoir pourquoi dans le registre de la banque de sang le nom de Mademoiselle de la Pierre Blanche est noté ?
- Tout simplement parce que j’ai pu ramener un échantillon de son sang dans notre collection, annonce André avec fierté.
- Et je peux savoir comment vous vous y êtes pris ? Et pourquoi surtout ? »
André interrompt ce qu’il est en train de faire et s’agace de l’interrogatoire de son condisciple.
« Tout simplement parce que ce sont les instructions et que j’obéis aux ordres, contrairement à certains. Apprenti Azema. »
Jonas remet en place ses lunettes d’un geste nerveux.
« J’imagine que vous étiez trop occupé à obéir aux ordres pour lire le mémo au sujet de Mademoiselle de la Pierre Blanche. »
Il tend une feuille de papier à André qui s’en empare et la lit.
« Oh.
- Oui, apprenti Maurot. « Oh », comme vous dites. J’espère pour vous qu’elle ne va pas s’en rendre compte sinon on peut dire adieu à toute forme de promotion pour les trois siècles à venir. Nous pouvons encore détruire l’échantillon et cela restera entre vous et moi.
- Mais pourquoi avons-nous interdiction de prélever son sang ? »
Jonas secoue la tête.
« Nous n’avons pas accès aux détails à notre niveau d’accréditation. Mais j’ai enquêté un peu de mon côté. Son Sire se fait appeler « le Comte » et semble être un fantôme, aucune trace de lui dans aucun registre ou aucune archive. Malgré cela, il a visiblement un réseau très influent dans notre monde, comme dans celui des humains. J’imagine qu’il est proche d’un membre de la Pyramide et a voulu protéger sa descendance, ajoute Jonas en haussant les épaules.
André écoute attentivement.
« Maintenant Apprenti Maurot, vous allez me raconter dans le détail comment vous avez obtenu ce sang afin que nous puissions trouver une explication en cas de soupçons. »
André regarde le sol un instant et garde le silence.
« Qu’est ce que vous avez encore fait ?
- C’est-à-dire que vu la difficulté particulière d’approcher Mademoiselle de la Pierre Blanche, j’ai demandé leur assistance à…. Marie et Joshua.
- Quoi ! Ces charognes !?, explose Jonas, votre stupidité n’a d’égal que votre inconscience Apprenti Maurot. Comment avez-vous pu mêler des extérieurs à cette entreprise ? Vous croyez qu’ils ne savent pas ce à quoi ils ont contribué ? Ils sont en dehors de nos lois, ils roulent pour leur unique intérêt ! La tolérance du Prince à leur égard ne les rend pas dignes de confiance. Ils feront bon usage de cette information, j’en suis certain. »
Jonas se ressaisit un instant. « Je ne vois qu’une option. Nous devons informer la Régente. Je vous laisserai lui annoncer en personne. Je vous aurais prévenu. En attendant, je vous demande de détruire l’échantillon. »
André reste droit face à Jonas.
« Maintenant ! » assène fermement l’apprenti Azema. André sursaute et se dirige vers la banque de sang. Il entre le code de la chambre forte et pénètre dans une salle avec de nombreux frigos. Un affichage lumineux indique la température et l’hygrométrie de chaque bloc métallique ronronnant doucement et contenant les échantillons de sang. Au fond de la salle, une table avec quelques tubes à essais, supporte également deux cristaux transparents et une pile de feuilles blanches. Un lecteur de code barre semble relié à un ordinateur portable.
André ouvre l’un des frigos et s’empare d’un tube à essai étiqueté d’un code barre. Il va vers la table au fond de la pièce et scanne le code. Sur l’écran d’ordinateur : « Elisabeth de la Pierre Blanche » s’affiche. Deux boutons s’affichent sous le nom « rentrer analyse » ou « supprimer ».
André hésite un instant. Il regarde le tube dans sa main. Jetant un regard derrière lui, il retire le bouchon en caoutchouc qui scelle le contenant.
Rien qu’une analyse rapide. Je ne vois pas ce qu’elle a à cacher.
Il saisit une feuille blanche qu’il dépose devant lui. Il verse quelques gouttes du sang d’Elisabeth dessus. Il prononce une formule dans une langue aux accents étranges. Le sang disparaît, et la feuille de papier fait apparaître des symboles cryptiques d’une écriture étrange. André parcourt les informations du regard. Il affiche une surprise authentique à la lecture des résultats.
Il doit y avoir une erreur.
André reprend une feuille vierge et recommence les analyses. Il recommence encore, et encore, jusqu’à épuiser l’échantillon disponible. André, face à ces résultats identiques comprend alors la protection autour d’Elisabeth et la mise en garde de Jonas.
Il génère une petite flamme au creux de sa main et brûle tous les papiers utilisés. Il fait subir le même sort aux rares traces de sang qui restaient dans le flacon.
André sort précipitamment de la pièce, l’air blême.
*************
« Amédée de Savoie-Aoste demande à vous voir, avec des informations importantes, votre Altesse » annonce le serviteur avec déférence. Dos à la pièce, le regard vers la nuit, le prince hoche imperceptiblement la tête. Le serviteur sort et laisse rentrer Amédée.
Le Prince observe à la fenêtre la nuit lyonnaise dont les lumières se reflètent dans le fleuve au pied de sa demeure. Le somptueux manoir en bord de Rhône est idéalement situé. La pièce de réception du Prince est richement décorée de nombreuses œuvres d’art à la thématique unique : des représentations de fractales mathématiques. Son obsession pour les mathématiques est connue de tous.
Amédée d’avance d’un pas feutré sur le magnifique tapis persan qui occupe quasiment toute la pièce. Il pose un genou à terre « Votre Altesse, je vous prie de bien vouloir excuser ma visite impromptue. »
Le Prince reste de longues minutes à contempler la nuit printanière. Alors qu’il attend, toujours un genou à terre Amédée se rappelle tout ce qu’il a lu sur le Prince. Au-delà de ce qu’il connait sur le souverain qu’il sert, Jean de Beaugrand est une légende. Amédée de souvient, comme toujours, mot pour mot, de ce qu’il a lu cette nuit-là, alors qu’il cherchait tout autre chose dans les archives.
« Par leurs actes violant nos lois les plus élémentaires, Jean de Beaugrand des artistes, Héloïse Jancieux de la Lune et Hippolyte De Pusignan des Roys sont condamnés à l’exil. Ils devront expurger leurs fautes en allant combattre le front ennemi en Espagne. S’ils devaient en revenir vivants, ils seront expurgés de leurs fautes et pourront réintégrer notre société. Dans le cas contraire, leurs noms seront rayés de nos registres et leur mémoire oubliée. Quiconque les nommera par la suite se verra sanctionné lourdement. »
A cette époque, le front espagnol était mortel pour tout vampire s’y aventurant. Des monstres hybrides, des lycanthropes, des change formes, des sorciers et sorcières, des chasseurs de vampires et de créatures de l’ombre régnaient en maître sur cette partie de l’Europe. Il n’y avait pas de place pour la société policée actuelle. Le chaos régnait. Cela revenait à une condamnation à mort. Et pourtant…
Contre toute attente, Héloïse et Jean sont revenus. Personne ne sait ce qu’il s’est passé là-bas. Mais ils sont revenus. Un peu différents. Ils avaient sacrifié de nombreuses choses pour leur survie. Ils ont toujours été évasifs sur ce qu’il est advenu d’Hippolyte qui a visiblement préféré suivre sa propre voix. Pour les désigner sans prononcer leurs noms, dans les discussion feutrés des cours d’Europe, leur trio fut surnommé « les trois Carnages ».
Alors piégés par leurs propres édits, les autorités de la société vampirique n’ont pu se dédire et durent les réintégrer avec les honneurs, pour éviter des incidents diplomatiques. Au bout de quelques décennies, Héloïse ne supporta pas l’hypocrisie de ce système et décida de tracer une route indépendante. On dit que c’est elle qui fut à l’origine du mouvement anarchiste au sein de la société vampirique. Quant à Jean, il fut irréprochable, et grimpa les échelons jusqu’à devenir Prince. Personne n’entendit plus jamais parler d’Hippolyte. Personne ne semble savoir ce qu’il est advenu de lui.
Cette histoire, bien qu’auréolant de gloire les survivants ne circule plus au sein des cours actuelles. Et seul Amédée a pu mettre la main dessus, totalement par hasard, grâce aux archives de son clan. Et il a vite compris la raison pour cela. Les dates de ces évènements ne coïncident pas du tout avec l’âge officiel du Régent de la cité. Il n’y a donc que deux options. Soit le Régent est un imposteur. Soit il est beaucoup plus vieux que ce que disent les registres officiels.
Le Prince se retourne et sort Amédée de ses pensées : « Relevez-vous. Vous aviez des informations pour moi, Savoie-Aoste ? »
Amédée se redresse et, le regard respectueusement baissé, débite sur un ton monocorde : « En effet votre Altesse. J’étudie la presse attentivement, notamment pour m’assurer de la parfaite dissimulation de nos activités. Néanmoins, depuis quelques mois, des messages récurrents de la part d’un groupe se faisant appeler « les quêteurs du renouveau » m’intriguent. Ils semblent recruter activement et avoir les méthodes d’une secte. Je soupçonne nos ennemis d’être derrière cette organisation. J’avais mis en place une surveillance sur les réseaux sociaux, grâce à Salomon et Jenny. Peu avant l’attaque de la Basilique, ils avaient mentionné ce lieu pour l’une de leur réunion « culturelle ». Je pense qu’ils utilisent un code via les journaux et ces réseaux pour communiquer. J’aimerais envoyer quelqu’un pour les infiltrer mais j’ai besoin de votre autorisation pour cela. »
Un long silence se pose sur les deux hommes.
« C’est d’accord, qui pensiez vous envoyer pour cette mission ? »
- J’avais envisagé Brahim. Il sait se défendre. Il a assez d’humanité pour passer inaperçu. »
Le Prince fait non de la tête.
- C’est vrai que son incapacité à mentir pourrait nous jouer des tours même si c’est un habile orateur. Samuel peut être ?
- Non, j’ai besoin de lui. »
Amédée semble contrarié.
- Les rats pourront trop facilement être percés à jour si quiconque peut percer leur talent de changer d’apparence. Il nous faudra quelqu’un d’apte en société humaine, qui sait tenir sa Bête sous contrôle.
- Alors je pense que vous savez qui envoyer Amédée, il y a une personne parmi vos rangs qui correspond à ces critères.
- Sire, malgré tout le respect que je vous dois, ma cousine se fond comme personne parmi les humains, mais si jamais elle devait faire face à des combattants de la secte ennemie…
- Elle s’en sortira très bien !, termine le Prince, c’est parfait ! Je valide Elisabeth pour infiltrer cette secte. »
Le prince clôt la conversation d’un regard n’appelant aucune réplique puis tourne de nouveau le dos pour se perdre dans la contemplation des reflets sur le fleuve en contrebas. Amédée s’incline avec déférence et sort de la pièce.
Sur le chemin du retour, il s’interroge sur la façon d’annoncer cela à sa cousine et sur le choix du Prince.