15-La gargouille
Lyon, 19 avril 2016
André marche d’un pas vif dans le couloir. Il jette un œil à sa montre, marmonne un « et m… » et presse le pas. Il s’arrête devant la porte du laboratoire. La main sur la poignée, il prend une grande inspiration, faisant le vide dans son esprit avant de rentrer dans la pièce.
A peine le seuil franchi, la voix d’Alicia s’élève froidement : « Vous êtes en retard, Apprenti Maurot ». André a du mal à savoir s’il s’agit d’un constat ou d’un reproche. Il s’approche d’Alicia qui tourne le dos à la porte, Jonas à ses côtés.
« Tout est prêt Régente, nous pouvons commencer. » annonce Jonas.
Alicia hoche la tête.
« Nous avons tout ce qu’il faut ? » demande André, inquiet.
Alicia tourne la tête pour poser sur lui un regard qu’il devine glacial, derrière les ombres du masque.
« Non seulement vous êtes en retard mais en plus vous doutez de ma capacité et de celle de l’apprenti Azema à réunir les éléments avant de pratiquer le rituel ? »
André tente de rendre son mètre quatre-vingt-quinze le plus discret possible. En silence, il va se placer à l’endroit qui lui est attribué autour du cercle du rituel.
Il constate qu’Alicia et Jonas ont activement travaillé en son absence. Au sol, un cercle de rituel complexe, dont il ne parvient pas à déchiffrer tous les symboles, est dessiné, vraisemblablement avec du sang animal, du bœuf, d’après l’odeur. C’est certainement l’œuvre d’Alicia… Jonas n’a pas le niveau pour un tel rituel. Il semble que certains symboles païens ont été introduits dans le pourtour du cercle, sans qu’André ne puisse concevoir ce qu’ils apportent. Le cercle de rituel s’entremêle avec une Triquetra pour former un tout parfaitement harmonieux.
Il avise alors que la tenue d’Alicia n’est pas son habituelle robe noire, mais qu’elle a revêtu pour l’occasion une robe de lin simple, de couleur crème et est pieds nus. Elle arbore à son cou divers colifichets qui ne semblent émettre aucune aura magique. Jonas porte son habituel costard et s’agite pour réunir divers objets rangés dans les étagères du laboratoire.
André constate que les éléments les plus difficiles à réunir du rituel sont bien présents. Assis au centre du cercle, dos à dos, trois vampires sont présents. Le regard vide, ils semblent avoir perdu toute velléité de combattre. On n’a même pas pris la peine de les attacher. Bientôt, leur souffrance prendra fin, se dit André.
« Servir le noble dessein de défendre la fondation du clan des Sorciers est un honneur et non une souffrance. Les gargouilles sont des créatures nobles, au grand pouvoir. Mais leur donner vie nécessite à parts égales, talent et sacrifice. »
André interrompt le fil de ses pensées : Il va falloir que je pense moins fort...
Alicia lui jette un regard en coin et sourit.
Jonas s’active et dépose à côté d’Alicia une caisse en bois contenant divers objets : une poudre grise dans un bocal, une carafe de sang, de vampire cette fois, un livre à la couverture de cuir usée par le temps, un poignard.
« Nous allons commencer. Mettez-vous en place. »
André, Jonas et Alicia se positionnent chacun à une extrémité de la Triquetra. Alicia ferme un instant les yeux et semble murmurer quelques mots inaudibles. André lève les yeux et constate que la pyramide au-dessus d’eux se retrouve prise dans un épais brouillard, masquant la lune qui irradiait sa douce lumière dans la pièce jusque-là. Quelques secondes plus tard, il entend un grondement de tonnerre qui semble se rapprocher à intervalles réguliers.
Alicia rouvre les yeux, s’empare du livre posé à côté d’elle et l’ouvre. Ne semblant pas regarder le livre, le regard fixé sur les trois vampires assis dans le cercle, elle lève sa main libre vers eux et prononce d’une voix puissante :
- Petrus
Elle prend une poignée de la poudre grise dans le bocal et la jette sur le centre du cercle.
- Caelum
Elle souffle sur sa main, semblant déclencher une sorte de tornade miniature qui fait tourbillonner la poudre dans le cercle et s’élève, d’abord doucement, puis de plus en plus fort.
- Vitae
Elle s’empare de la cruche pleine de sang qu’elle jette vers le centre du cercle. Avant même que le sang ne touche le sol, la tornade semble s’intensifier et emporte le liquide. La tornade s’épaissit. Un voile rouge tourbillonnant s’élève et fait peu à peu disparaître de leur vue les trois vampires au centre, qui ne semblent que peu réagir à ce qu’il se passe.
- Ignis
Alicia fait naître au creux de sa main une boule de flammes bleues. Elle la lance sur le tourbillon dont la couleur vire au noir d’obsidienne et qui ne cesse de prendre de l’ampleur et de la puissance au milieu du laboratoire.
Alicia referme le livre qu’elle repose avec précautions dans la boîte. Ouvrant les bras, elle poursuit sa déclamation, le regard porté vers le ciel :
"Per magicam elementorum
Per vitae aeternam
Pro tutela domus nostrae
Servus surgit
Servus surgit
Servus surgit"
Le cercle dessiné au sol s’illumine d’une lumière dorée intense faisant ressortir le noir profond de la tempête qui semble prendre vie dans le cercle. Un bruit tonitruant se fait entendre. Les lumières de la pièce vacillent. André et Jonas semblent surpris, et comprennent que la foudre vient de frapper le bâtiment. Ils se jettent un regard entendu. La pluie tombe désormais en trombe sur le toit de verre de la pyramide. Un nouvel éclair s’abat sur le sommet de la tour, éteignant les lumières définitivement.
Au centre du cercle, la tornade, illuminée par le cercle, semble atteindre son paroxysme et désormais des étincelles semblent la parcourir, comme dans un ciel d’orage.
Soudain des bruits semblant provenir du centre du cercle se font entendre. Les vampires, qui semblent avoir retrouvé leurs esprits, geignent. Leurs gémissements se transforment rapidement en cris. Puis en hurlements. Des craquements se font entendre, comme des os qui se briseraient par dizaines. Tandis que Jonas et André peinent à retenir une moue de dégoût, Alicia, impassible, continue de se concentrer sur la tornade devant elle.
Tout à coup, le silence. Même la pluie ne s’entend plus. D’un regard, André constate pourtant que l’eau coule bel et bien en grands torrents sur les façades inclinées de la pyramide de verre qui les surplombent. Il jette un regard suspicieux vers Alicia.
Devant eux, le tourbillon ralentit sa rotation progressivement, Jusqu’à s’immobiliser et former une masse noire cylindrique irrégulière d’environ 2 mètre 50 de haut et immobile.
Le cercle cesse de briller. Le bruit de pluie se fait de nouveau entendre.
Alicia saisit le poignard, entaille l’une de ses mains, s’avance vers la masse sombre, pose sa main blessée dessus et murmure « Surgit ».
Un premier craquement se fait entendre. Alicia recule de quelques pas pour retrouver sa position initiale. Puis un second craquement, plus fort. Une fissure apparaît sur le bloc.
« Liberate !! » hurle Alicia.
Un craquement ultime fend en deux la masse noire, dont surgit une créature immense, à la peau grise, ailée. Ses bras lui arrivent aux genoux et ses mains sont terminées par des griffes longues et acérées. Ses yeux sont entièrement rouges, sans pupille et sa gueule laisse entrevoir des crocs affûtés.
Jonas et André fixent le résultat du rituel avec étonnement.
Alicia s’avance vers la créature :
- Quel est ton nom, Gargouille ?
Dans leur tête à tous les trois résonne une voix sombre et grave :
Je suis celui qui sert. Je suis celui qui protège. Mon nom sera celui que vous me donnerez.
- Par ma volonté, tu seras Dìonach, le protecteur, poursuit Alicia, tu peux disparaître désormais.
A ces mots, la Gargouille incline légèrement la tête et disparaît du regard de Jonas et André. Avant d’avoir complètement disparu, les deux apprentis, toujours sous le choc de ce qu’ils ont vu, le voit se fondre dans le mur le plus proche sans y laisser de trace.
Alicia interpelle les deux apprentis :
- Ce rituel n’est pas exactement celui que la Maison des Sorciers nous enseigne. Je l’ai quelque peu amélioré pour rendre la protection plus puissante. Désormais, Dìonach veille sur nous. Il est partout et peut se déplacer à loisir dans l’enceinte de la fondation.
Jonas s’inquiète :
- Mais… et si quelqu’un nous rend visite ?
Alicia sourit et répond d’une voix douce :
- Il est en général dissimulé dans les parois, mais même s’il devait lever son voile d’invisibilité, nous serions les seuls à être capables de l’apercevoir et de lui parler.
André semble hésiter avant de poser sa question :
- Comment… comment avez-vous obtenu les vampires de trois sangs différents pour le rituel ? Il ne m’a pas semblé qu’ils étaient des nôtres mais….
Alicia l’interrompt d’un geste de la main.
- Je salue votre humanité, Apprenti. Je vous rassure, ces vampires ne sont pas des nôtres. Ce sont des rebuts d’étreinte du Sabbat que j’ai… convaincu de contribuer à une plus noble cause.
André ne semble pas rassuré de la réponse. Jonas, sentant ce qui va suivre, lui fait signe de se taire.
Ne semblant pas pouvoir résister, André interpelle Alicia, malgré les signes frénétiques de Jonas lui intimant le silence :
- Pourquoi avez-vous été nommée ici ? Qu’avez-vous fait pour finir avec nous ? Vous semblez bien trop puissante et talentueuse pour ne pas être parmi les membres les plus élevés de la Fondation.
Semblant réaliser ce qu’il a dit, il ajoute d’une voix hésitante en baissant les yeux :
- Avec tout le respect que je vous dois, révérée Régente.
Alicia tourne le dos à André pour aller contempler la ville par la fenêtre. Les deux apprentis constatent alors que le brouillard semble recouvrir l’intégralité de la ville. André n’a pas tort, se dit Jonas, au sujet de la puissance de leur Régente. Recouvrir une ville entière de brouillard demande un niveau de maîtrise certain.
Alicia brise le long silence qui s’installe et fait de nouveau face aux deux apprentis qui oscillent entre peur et curiosité.
- Vous êtes jeunes. Et sans doute ambitieux. J’ai, moi aussi, été jeune. J’ai également été ambitieuse. Il est possible, que je me sois perdue quelque part en chemin. Je vous autorise à regarder plus attentivement ce que je suis.
A ces mots, Jonas et André fixent leur supérieure qui leur fait face dignement. Ils perçoivent facilement et rapidement son aura mais ne parviennent pas à en définir les contours. Ils comprennent rapidement. Son aura est d’une puissance incroyable, elle semble irradier toute la pièce, ce qui la rend difficile à distinguer. Mais surtout, l’observer en détail donne l’impression de se plonger dans un bain d’eau glacée. C’est l’étreinte de la Bête qui refroidit les âmes. Dévorant l’humanité au fil des ans. Ainsi, entre peur et fascination, Jonas et André contemplent, devant eux, la puissance de ceux qui abandonnent leur humanité. Ils comprennent alors pourquoi les cris des vampires en pleine transformation n’avaient pas semblé l’affecter.
- Oui, je vois dans vos yeux et je perçois dans vos esprits que vous avez compris. Peut être un jour, je vous ferai assez confiance pour vous en dire plus. Mais sachez qu’il ne se passe pas un jour sans que je sois rappelée à l’ordre.
Elle porte la main à son masque qu’elle retire. André étouffe un cri d’effroi. Jonas détourne le regard. Alicia le remet en place.
- Si vous osez commettre les mêmes erreurs que moi, sachez que je n’aurais pas la même clémence que le Conseil de la Pyramide. Je vous conseille de progresser rapidement, pour vous rendre indispensables. En l’état actuel des choses, vous ne m’êtes pas très utiles.
Les deux apprentis, encore sous l’émotion du retrait du masque de leur Régente, baissent le regard sans mot dire.
- Je vous laisse ranger et nettoyer la salle. Vous en aurez rapidement besoin.
- Oui ! répondent en cœur les deux hommes en se mettant instantanément au travail.
Alicia retourne dans son bureau.
Elle pose un instant la main sur l’un des murs.
- Dionach ?
- Oui, Maîtresse ?
- Je te donne toute latitude pour protéger ces lieux. Toute personne qui ne sera pas annoncée auprès de toi ou porteur d’un glyphe de protection de notre Maison devra être éliminée.
- Bien, maîtresse.
Elle s’assoit ensuite avec lassitude derrière son bureau. Le rituel de ce soir aura demandé beaucoup d’énergie. Elle cherche de quoi prendre des notes et ouvre l’un des tiroirs pour saisir papier et crayon. Ce dernier semble être bloqué et refuse de s’ouvrir entièrement. Agacée, Alicia force et finit par entendre un craquement dans le tiroir. En y regardant de plus près, un double fond semble présent dans ce tiroir. Elle le démonte et accède à son contenu : un unique rapport intitulé « La requête de Sanson », rédigé par son prédécesseur, Thomas Verdiani.