03-L'agogé
Issime, Italie, 1947
"Elisabeth, aujourd'hui est un jour important.
- Oui, Sire. Je vous suis infiniment reconnaissante de m'avoir guidée jusque-là." dit Elisabeth en s'inclinant légèrement.
- Je suis fier de ce que vous avez accompli. Nous sortons d'une période sombre pour l'Europe et, malgré les difficultés, notre clan et la cité en sont sortis grandis, et vous avez contribué à cela.
- Merci, Sire. Mais je n'y serais jamais arrivée sans votre soutien.
- Allons, dépêchons-nous, nous allons être en retard. Tous les semblables seront présents à la cour ce soir, lorsque j'annoncerai enfin votre levée de tutelle, votre accomplissement en tant que semblable, membre du clan des Roys et Reines. Espérons que le Maître des Harpies a effectué son travail et a proprement fait circuler les rumeurs que je lui ai soufflé. A l'occasion, il ne faudra pas hésiter à le défier pour le remplacer. Il est indigne de ce poste.
- J'y songerai. Sire, puis je vous poser une question ?
- Bien sûr, mon enfant.
- Puis-je solliciter l'Aîné du clan des Artistes, afin de commander une œuvre pour le Prince ?"
Le comte enveloppe Elisabeth d'un regard empreint de fierté.
"Mon enfant, attendez quelques heures, et vous n'aurez plus besoin de me demander la permission. Votre Agogé, mon enfant, sera le début de votre ascension."
Aoste, Italie, 2016
Elisabeth se présente dans la salle du trône et s'incline respectueusement.
"Vous m'avez fait quérir, votre Altesse ? En quoi puis je vous servir ? "
Le Prince regarde Elisabeth. Cette dernière veille à fixer un point sur la chemise de ce dernier. Le Prince de cette cité, du clan de la Lune, connu pour la folie qui les embrasse le jour de leur étreinte, semble tenir pour insupportable qu'on le regarde dans les yeux. Le dernier qui a commis cette imprudence a eu les yeux crevés, accompagné d'une interdiction de les soigner pendant un mois.
De petite taille, les cheveux longs et bouclés, constamment en bataille, des yeux d'un bleu azuréen, le Prince semble agité ce soir. Il marche de long en large, sur l'estrade supportant son trône. Vêtu d'une chemise ample, d'un blanc immaculé, laissant entrevoir un torse imberbe sur lequel repose un camé porté par une chaîne en or. Ses bottes de cuir, tellement usées qu'Elisabeth s'étonne qu'elles ne partent pas en lambeaux, enserrent ses mollets. Son pantalon noir, ample, bruisse à chacune de ses grandes enjambées nerveuses. Elisabeth, le regard bas, le buste légèrement incliné, attend.
"Ils m'ont pourtant prévenu, dans les rêves, que vous me seriez utile. Si tant est qu'un membre de votre sang puisse être utile à autre chose que lui-même."
Ignorant la pique, Elisabeth écoute patiemment. Le Prince fixe un instant Elisabeth et semble furtivement déçu. Il poursuit.
"Vous voyez, j'ai fait des rêves intéressants, ces derniers mois. Et ils parlent de vous. Rien de dégradant, rassurez-vous. Enfin... pour l'essentiel d'entre eux."
Le Prince se retourne brutalement vers son trône. Il passe une main nerveuse dans ses boucles, les ébouriffant encore plus au passage.
"Chuuuut taisez-vous, elle va vous entendre !"
Elisabeth reste stoïque. Toute la cour avait l'habitude des errances fantomatiques du Prince. Qu'il n'ait pas encore été détrôné tenait du miracle. Ou de la politique. Peut-être un peu des deux. Mais quelle gloire y aurait-il à détrôner un Prince comme lui ? Un trône reste un trône, cependant... Malgré sa folie, il semblait toujours être au courant de tout et tenait sa cour d'une main de fer. Peut-être n'est-il pas si fou que cela..
"Je disais donc..." un instant le Prince fixe une ombre dans un coin de la pièce et reste silencieux pour reprendre comme si de rien n'était "...que j'ai une lettre pour vous. Ce sont vos missions. Des étoiles. Elle vient des étoiles. Vous allez vous rendre à Lyon, en France. Là-bas, un nouveau Prince vient de s'emparer de la ville après avoir éliminé des loups garous... ou des sabbatiques, je ne sais plus trop, et il a installé sa cour. On m'a dit qu'il allait s'y passer de grandes choses. Et je vous envoie comme émissaire. Un honneur !"
Le Prince tend un papier à Elisabeth. Cette dernière s'en saisit et l'ouvre. Sur une feuille de papier froissée, des symboles incompréhensibles remplissent des lignes semblant partir de tous les bords de la page à la fois, noircissent la page d'une écriture minuscule et illisible. Elle glisse la lettre dans son sac et hoche délicatement la tête à l'attention du Prince, avec déférence.
"Merci, votre Altesse. Je saurai me montrer digne de cet honneur"
Elisabeth prend soin de garder ses pensées pour le moment où elle sera hors de portée de lecture du Prince. Il a beau être fou, il est redoutablement puissant dans son domaine.
Le Prince s'immobilise un instant et se laisse mollement tomber sur son trône, une jambe sur l'un des accoudoirs.
"Vous pouvez disposer. J'attends vos rapports. Vous transmettrez de ma part ce qu'il est bon de transmettre au Prince de la cité de Lugdunum. Ce n'est pas à un membre des Roys que j'apprendrai à faire des courbettes."
D'un geste de la main, il chasse Elisabeth de la pièce. Cette dernière s'incline, fait trois pas en arrière, avant de tourner le dos et de partir.
Alors que la porte se referme sur Elisabeth, le Prince se relève. Il semble plus calme. Dans un coin de la pièce, une silhouette encapuchonnée sort des ombres. Une voix rocailleuse résonne :
"Tu penses qu'elle se doute de quelque chose ?
- Elisabeth ? Non. Mais le Comte est loin d'être idiot, et il aura tôt fait de découvrir des choses. Il est devenu bien trop puissant, avec cette infante à ses côtés. Des vacances en France ne lui feront pas de mal.
- Vous ne lui indiquerez pas la véritable raison qui nous pousse à surveiller Lyon ? Si mes informations sont exactes, et elles le sont toujours, la cité des Lumières ne sera pas de tout repos pour une nouvelle née qui sort des jupons de son Sire. Diverses cités envoient leurs éléments récalcitrants en espérant qu'il n'en reviennent pas...
- Cassius, vous et moi sommes amis de longue date. Nous avons conquis nombre de cités ensemble, détruit des centaines de sabbatiques, dos à dos. Faites-moi confiance quand je vous dis que c'est la bonne décision.
- Mon cher Ibel, la confiance que je vous porte n'a d'égal que la laideur qui déforme mes traits. Mais elle reste une prometteuse semblable."
Le prince balaie l'air de sa main.
"Oui, oui... ce ne sera qu'un court séjour. Mais il faut bien que les oiseaux quittent le nid tôt ou tard. Et puis, j'ai tout noté dans ma lettre. "
A cette idée, le Prince sourit joyeusement. Une de ses meilleures farces, probablement, cette lettre.