14-Une Rose et une Reine

Alexandre et Elisabeth flânent côte à côte dans les rues lyonnaises. Après quelques instants de silence, Alexandre ouvre l’échange :

« Qu’est-ce qui vous anime Mademoiselle de la Pierre Blanche ?

- Elisabeth. Je vous en prie, appelez-moi Elisabeth. »

Il sourit malicieusement.

« Alors, Elisabeth. Qu’est-ce qui vous anime, vous passionne ?

- Aider les gens, je pense.

- Voilà qui est assez inhabituel pour l’un des nôtres. Mais j’ai tout de suite perçu que vous semblez grandement attachée à votre humanité. »

Elisabeth reste silencieuse un instant.

« Vous dites cela comme si c’était un défaut. »

Alexandre semble surpris brièvement et poursuit :

« Pas le moins du monde. Au contraire, je suis admiratif des semblables qui parviennent à tenir la Bête loin d’eux et mènent une vie où la Soif est sous contrôle.

- Il me semble que c’est avant tout une question de volonté.

- Elisabeth, vous êtes encore jeune et je vous assure que nous n’avons pas toujours le choix. Mais je vous souhaite de ne jamais avoir à le découvrir. »

Un long silence s’installe entre les deux vampires, comme si l’espace d’un instant une chute de neige les saisissait. Elisabeth perçoit alors l’homme à côté d’elle. Il est beau, il a de l’allure, dans son costume bien taillé. Pourtant, lorsqu’elle l’observe plus longuement, et qu’il est absorbé par quelque chose, elle le sent. C’est comme un courant d’air glacé qui glisse sur votre nuque et le frisson parcourt tout votre corps. Elle sait que lorsqu’il fait de même pour elle, il ressent comme une douce brise enveloppante, comme les bras d’un parent qui vous entoure de son amour et de sa bienveillance. L’humanité, oui. Elisabeth s’y accroche depuis toujours comme un noyé sur sa bouée. Elle ne dira pas tout ce qu’elle fait, ce serait comme avouer un sombre secret. Mais ce soir, dans la douceur de cette nuit printanière, elle préfère se concentrer sur le moment, sur ses missions. La lune est absente ce soir là dans le ciel et malgré les lumières de la ville, elle perçoit certaines étoiles dans la voûte céleste, parfois elle s’imagine pouvoir voler. Il paraît que certains vampires sont parvenus à le faire, mais ce ne sont que des légendes. Elle est interrompue dans sa rêverie par la voix d’Alexandre : « C’est par ici. »

Il guide Elisabeth vers l’entrée d’un immeuble Haussmannien dont la façade donne sur la place Bellecour. Un porche, avec une entrée et un gardien, s’ouvre sur un immense hall luxueusement décoré. Alexandre salue d’un signe de tête le gardien et lui serre la main. Elisabeth note qu’un billet y est glissé que le gardien s’empresse de mettre dans sa poche en toute discrétion. Alors qu’ils traversent le hall, à cette heure tardive, il est vide. Même le bar est fermé. Un ronronnement de lave-vaisselle se fait entendre. Alexandre entraîne Elisabeth vers l’ascenseur. Il insère une clé dans une serrure en haut des touches puis tape un code et l’ascenseur se met en marche. Elisabeth comprend qu’il possède un étage entier. Certainement le reste de l’immeuble également.

A leur arrivée, l’ascenseur s’ouvre sur une immense pièce de vie, décorée de boiseries chaleureuses. Les murs portent quelques toiles. Un gramophone trône sur un guéridon, à proximité d’un salon en cuir marron, semblant usé par le temps, tout droit sorti des années 20. Alexandre invite d’un geste Elisabeth à s’asseoir. Il va vers une bibliothèque et s’empare d’un vinyle qu’il met soigneusement en place sur le tourne-disque. Une musique de jazz s’envole dans la pièce et semble faire vivre les meubles et la poussière qui vole dans la lumière tamisée. Alors qu’elle s’assoit sur le canapé, Elisabeth avise une cheminée, éteinte, mais dont certaines bûches dans l’âtre semblent avoir brûlé récemment. Sur la droite du foyer, un chevalet semble supporter une toile, recouverte d’un drap blanc orné de roses.

« Voulez-vous boire quelque chose ? »

Sans attendre de réponse, Alexandre s’active derrière un bar en bois massif dans un coin de la pièce. Il se sert un verre de whisky.

« Non, merci. »

Alexandre revient avec son verre pour s’asseoir à côté d’Elisabeth. Il semble détendu et plonge son regard dans le sien tout en buvant son verre.

« Bien, Elisabeth. Comment puis-je vous aider ? Mais avant cela, que venez-vous faire sur Lyon ? Vous venez d’Italie n’est-ce pas ?

- Je vous félicite, Monsieur Sinclair, rares sont ceux qui arrivent à déceler mes restes d’accent lorsque je parle français. Oui c’est bien cela. Je viens d’Italie. J’ai tout simplement été envoyée ici pour aider cette cité. Le Prince qui m’a missionnée ici est quelque peu…. Fantasque et, pour être honnête, il a sans doute ses raisons que j’ignore pour le moment.

- J’imagine que vous le saurez bien assez tôt.

- Et vous Monsieur Sinclair ? Qu’est-ce qui vous anime ?

- Je vous laisse deviner. Et si vous trouvez, je partagerai avec vous la collection de l’art le plus abouti qui soit. »

Elisabeth avise un instant la décoration de l’appartement. Quelques peintures mais rien d’exceptionnel ou de notable. Mais il pourrait garder sa collection privée ailleurs dans son immense appartement. Il semblait animé par les sculptures au musée mais là encore, aucune reproduction ou vraie sculpture n'est visible dans l’immense pièce.

Elle détaille son hôte. Son costume crème et ses touches de violet. Son allure élégante. À y regarder plus en détail, l’homme est séduisant avec son sourire discret et ses yeux semblant constamment pétiller de malice. Puis, un détail attire l’attention d’Elisabeth. Le triomphe modeste elle répond :

« Le cinéma. » elle pose un regard sur les boutons de manchette en forme de bobine de cinéma de son hôte.

Alexandre rit joyeusement.

« Bravo Elisabeth ! Mon hommage est discret mais vous l’avez remarqué, je suis sûre que vous ferez une excellente élève.

- Une élève ?

- Oui. Ne souhaitez vous pas apprendre quelques dons propres à mon clan ? Comme celui d’aiguiser vos sens, au-delà de ce que nous pouvons faire naturellement ?

- C’est-à-dire que je….

- J’ai également un certain talent pour deviner, Mademoiselle. Entre autres, bien évidemment. »

Il ponctue sa phrase d’un clin d’œil si furtif que Elisabeth croit avoir rêvé. Toujours souriant légèrement, il se lève et tend sa main à Elisabeth. Elle y glisse la sienne et Alexandre l’entraine dans l’appartement. Au bout d’un long couloir, il ouvre une double porte coulissante et Elisabeth fait face à une salle de cinéma miniature. Une vingtaine de sièges en velours rouge, sur plusieurs rangées, font face à un immense écran blanc. Sur les murs de la pièce, des dizaines d’affiches de film sont exposées, soigneusement protégées dans leur cadre.

« Il est un peu tard pour se lancer dans le visionnage d’un film mais vous reviendrez, n’est-ce pas ? »

Elisabeth sourit. « Oui. »

Il saisit de nouveau sa main pour retourner au salon. Une fois assis sur le canapé, il poursuit d’un air plus grave :

« Êtes-vous prête pour le préambule de vos leçons, Elisabeth ?

- Je suppose, oui. Mais je ne suis pas sûre de savoir à quoi vous faites référence. »

Sans un mot, il retire sa veste de costume, laissant apparaît le gilet assorti. Il défait d’un de ses boutons de manchettes pour déposer la bobine de film miniature en platine sur la table basse devant eux. D’un geste précis, il remonte la manche gauche de sa chemise jusqu’au coude.

Alexandre se rassoit et se rapproche d’Elisabeth jusqu’à ce que leurs genoux se touchent.

« Avez-vous compris, Elisabeth ? »

Elisabeth hoche la tête. Elle regarde le poignet de son hôte et sait qu’elle devra passer par là pour progresser mais… se lier à quelqu’un en dehors de son clan. Elle le connaît à peine… Que dira son aînée si elle l’apprend ?

Alexandre, prend délicatement les mains d’Elisabeth entre les siennes.

« Je comprends vos réticences Mademoiselle. Il est vrai que vous êtes nouvelle sur cette cité. Cela vous aiderait-il, si cet acte de foi était réciproque ? «

Elisabeth parpelège sans comprendre.

« Vous voulez dire que….

- Oui, l’un après l’autre, nous boirons. Afin de vous prouver ma bonne foi, je commencerai. Il paraît que cela est également profitable aux apprentissages. Êtes-vous d’accord ? »

Elisabeth hoche la tête. Doucement, elle écarte sa longue chevelure et la bascule d’un seul côté de sa nuque, dégageant ainsi la moitié de son cou. Alexandre soupire. Il glisse une main délicate sur la joue d’Elisabeth et se rapproche doucement. Alors qu’elle sent son souffle sur sa nuque, il chuchote à son oreille : « Votre délicate nuque, Elisabeth. Je n’en espérais pas tant. Merci. »

Sur ces mots, il plonge ses crocs dans l’espace dégagé par Elisabeth, qui étouffe un gémissement au moment où le plaisir l’envahit. Tous les deux, ils basculent, Alexandre glissant sa main dans ses cheveux. Elisabeth entourant les épaules de son hôte de ses bras, glissant une main derrière sa nuque pour l’inciter à continuer. Dans un effort, Alexandre relâche son étreinte et se relève. Un instant avant qu’il se retourne, pour essuyer pudiquement ses lèvres. Elisabeth croise son regard. La malice y est absente. La Bête est là. Tandis qu’il pose un mouchoir violet légèrement teinté de sang sur la table, il fait de nouveau face à Elisabeth. Son regard pétille de nouveau, il semble habité d’une énergie nouvelle. Sans un mot, il se rassoit et tend son poignet à Elisabeth. En silence, Elisabeth mord, puis boit. Elle est confiante, elle sait que ce n’est pas douloureux. Bien au contraire. Alexandre se laisse aller contre le dossier du canapé, et les yeux clos, attend qu’Elisabeth ait pris ce qu’il fallait.

Les deux vampires se font face à nouveau, le cœur battant de cette énergie renouvelée, comme après chaque repas. Celui là étant un peu différent. Ils se sourient, comme deux collégiens. Leurs mains jointes, leurs peaux chaudes, le cœur palpitant. C’est comme s’ils étaient en vie de nouveau. Sans doute à cause de cela, Elisabeth désigne du menton la toile dissimulée et demande à Alexandre :

« En fait, vous n’êtes pas un vampire. Vous êtes Dorian Gray et ceci est votre portrait. Vous mourrez s’il est dévoilé. »

A la mention du portrait, le regard qu’Alexandre porte sur Elisabeth la remplit d’un effroi inattendu et la glace jusqu’au sang. C’est comme si de l’azote liquide venait d’être déversée dans la pièce. La musique elle-même semble plus sourde. Il retire sèchement ses mains des siennes. Elisabeth panique. Elle regrette.

« Je… je suis désolée… je n’aurais pas dû plaisanter là-dessus. Je vous prie de bien vouloir m’excuser. »

Sur un ton plus que glacial Alexandre intime à Elisabeth de sortir : « Il est tard. Rentez chez vous. Je ne vous raccompagne pas. »

Sur ses mots, Alexandre se lève et tourne le dos à Elisabeth. Il semble fixer le portrait et ne fait plus attention à elle.

Discrètement, cette dernière repart et descend dans le hall. Marcello viendra la chercher quelques instants plus tard. Alors qu’il roule vers leur demeure, il demande à Elisabeth :

« Alors, cette soirée ? Bonne ?

- Elle aurait pu être meilleure… mais elle est indéniablement intéressante. »

Sur le chemin du retour, Elisabeth réfléchit, tout en caressant discrètement sa nuque dont toute trace de morsure a disparu. Oui, indéniablement, cette cité est intéressante.

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