11-Memento Mori
Lyon, hiver 2014
Sanson pousse prudemment la plaque d’égout qui le surplombe. Il s’en extrait avec souplesse et remet en place la plaque en silence. Silhouette invisible dans la nuit, il prend un instant pour contempler la tour du crayon qui s’élève juste devant lui. Il s’avance vers la tour, dans une zone sans lumière, à l’abri des regards, il avise un interphone. Il sonne. Après quelques secondes d’attente, une voix masculine se fait entendre sur un fond de grésillements.
« Oui ?
- Je viens voir M. Verdiani.
- Vous n’avez pas rendez-vous.
- C’est une urgence. Dites-lui que c’est personnel. »
L’interphone se coupe durant plusieurs minutes. Sanson s’agite devant la porte. Il sait qu’il y a des caméras mais il n’a jamais réussi à les localiser. Foutus sorciers… les meilleurs pour les coups fourrés.
« Monsieur va vous recevoir. »
Un bruit de cliquetis indique le déverrouillage de la porte à proximité de l’interphone. Sanson pousse cette dernière, et constate qu’elle est bien plus lourde que son apparence le laisserait penser. Un long couloir vide, blanc immaculé et étroit, éclairé comme en plein jour par des néons dont un clignote en rythme, conduit jusqu’à la porte métallique d’un ascenseur. Sanson avance. A son approche, les portes de l’ascenseur s’ouvrent avec une légère sonnerie. Sanson constate l’absence de boutons à l’intérieur. Une fois les portes refermées, l’ascenseur entame immédiatement sa montée, longue de plusieurs minutes. Une douce musique de jazz est diffusée dans la cabine. Une fois la cabine immobilisée, la porte s’ouvre sur un nouveau couloir.
Juste devant lui, Thomas Verdiani se tient, droit comme un i, dans son costume sombre de soie noire, la cravate soigneusement nouée glissée sous son veston et sa tenue est complétée par une veste visiblement taillée sur mesure pour mettre en valeur son physique athlétique d’homme d’âge mûr. Les cheveux courts, bruns, les yeux marrons, le nez aquilin, Thomas pose sur Sanson un regard que ses yeux tombants pourraient faire passer pour triste.
D’un geste précis, visiblement répété mainte fois, Thomas sort une montre à gousset de sa poche intérieure :
« Je vous accorde vingt minutes de mon précieux temps, Sanson. Suivez-moi. »
Sans laissez le temps à Sanson de répondre, il tourne le dos et se dirige vers le fond du couloir. Sanson le suit. Un couloir identique à celui pour aller à l’ascenseur, à l’exception notable de sa longueur. Rien n’est accroché aux murs blancs toujours immaculés, et Sanson perçoit une subtile odeur d’aseptisant dans l’air. En levant les yeux au ciel, Sanson admire la structure de la pyramide de verre surplombant la tour du crayon. Il lui semble distinguer les étoiles et la lune à travers. Il avise également les nombreux volets permettant de plonger l’endroit dans le noir absolu en journée. Il avait entendu parler de cette installation mais la découvrait pour la première fois. En homme avisé, il évitait de passer du temps dans l’antre du clan des Sorciers. On ne sait pas ce qui y vit, ni si on peut en sortir en un seul morceau. Alors que les deux hommes longent le couloir qui n’en finit pas, Sanson avise une première porte sur sa gauche, et quelques mètres plus loin sur la droite, deux portes, côte à côte. En face de ces deux portes, une dernière ouverture par laquelle s’engouffre Thomas. Sanson avise que toutes ces portes sauf la première sont protégées par des digicodes.
Foutue technologie. Fichus Sorciers. Je suis près à parier qu’ils ont collés des rituels et des runes de sécurité un peu partout.
Nicolas attend que Sanson franchisse la porte à son tour et ferme cette dernière derrière lui.
Sanson étudie la pièce attentivement. Une impression que la pièce est plus petite qu’elle ne semblait de l’extérieur le frappe, sans qu’il puisse vraiment expliquer cette sensation. Les murs sur la droite et sur la gauche lorsqu’ils entrent sont recouverts jusqu’au plafond d’étagères remplies de livres. Des couvertures aux titres parfois illisibles, des tranches de couleurs diverses, tous visiblement anciens, pour la plupart reliés de cuir. Certains semblent arborer des symboles occultes dont Sanson ignore la signification.
A quelques pas de la bibliothèque de droite, un bureau occupe l’espace. De facture luxueuse, il n’en reste pas moins d’une grande sobriété, comme le contenu qui est disposé dessus. Le bois est d’un noir intense et profond, dans lequel les veines se distinguent, après un regard plus attentif. Des pieds larges et solides semblent indiquer la présence de spacieux tiroirs de l’autre côté. Un grand sous-main en cuir, noir également, recouvre la majeure partie de la surface du meuble. Au centre de ce dernier, une petite pile de feuilles blanches semble attendre d’être remplie.
Un encrier et sa plume, sont disposés de façon méticuleusement alignée. Une pile de document administratifs repose dans une bannette en métal.
Thomas prend place derrière le bureau, et s’assoit dans un fauteuil en cuir confortable. Ce faisant, il invite d’un geste Sanson à s’asseoir dans l’une des deux chaises droites, recouverte de velours carmin qui font face à son hôte.
Alors qu’il s’installe dans le fauteuil, Sanson avise les murs qui ne sont pas masqués par une bibliothèque. Ces derniers sont recouverts de tableaux, représentant des paysages bucoliques, colorés et lumineux, contrastant avec l’aspect austère du reste de la pièce. Sanson semble reconnaître quelques toiles de maîtres et s’interroge intérieurement sur leur authenticité. Les tableaux semblent classés par taille et sont parfaitement alignés les uns avec les autres, dans une volonté visiblement géométrique.
Sanson est tiré de sa rêverie par la voix grave et posée de Thomas qui joint ses deux mains sur le bureau avant de s’adresser à lui :
« Bien. Je n’ai que peu de temps à vous accorder Sanson. Je vous invite donc à venir admirer ma collection une prochaine fois et me dire ce qui vous amène de manière impromptue cette nuit. Il va sans dire que je n’ai qu’un goût limité pour l’imprévisible. »
Sanson semble hésiter un instant. Thomas reste impassible, dans l’attente.
« J’ai un service d’ordre personnel à vous demander. »
Thomas affiche une surprise authentique.
« Un rat demandant l’aide d’un Sorcier ? Je sais pourtant le mépris non dissimulé que vous avez déjà affiché face à nous récemment. Il me semble, si ma mémoire est bonne, et elle me fait rarement défaut, que lors du dernier conseil des Primogènes, vous avez indiqué que, je cite « Vous préfèreriez vous baigner dans un réservoir d’eau bénite, plutôt que de travailler avec un Sorcier » et que nous ne sommes que « bon à trahir, fomenter et voler le sang d’autres Semblables pour nos expériences douteuses ».
Sanson s’avance un instant dans son siège et regarde l’Ancilla des Sorciers dans les yeux :
« Oui. J’ai dit cela. Et je le pense toujours. Pourtant, je viens chercher votre aide, cela devrait vous donner un ordre d’idée général sur l’importance que cette requête a pour moi. »
Thomas sourit légèrement et se laisse aller contre le dossier de son siège, sans se départir de sa posture rigide.
« Sanson, vous venez de piquer ma curiosité, et de gagner du temps supplémentaire en ma compagnie. Je vous écoute.
- Il s’agit de ma fille.
- Alceste ? Cette enfant, malgré son ascendance, est délicieusement discrète et effacée. Quels problèmes pourraient-elles bien vous amener ?
- Il ne s’agit pas d’elle. J’ai… une autre fille, Antigone. Je l’ai eu bien avant Alceste et je l’ai crû détruite des années durant.
- Je vois. Mais vous savez que nous ne touchons pas à la nécromancie, n’est-ce pas ?
- Oui, mais ce n’est pas ma demande ici. Elle est bien en vie mais… il semblerait que sa mémoire ait été effacée. Elle ignore qui je suis. »
Thomas hoche la tête d’un air entendu. La mine grave, Sanson poursuit.
« Je vois. Effacer jusqu’au lien entre un Sire et son infante demande un grand talent dans la manipulation de l’esprit. J’imagine que vous voulez que je lui rende sa mémoire, si seulement cela est possible ?
- Oui.
- Êtes vous conscient, qu’en faisant cela, j’aurais accès à tout le contenu de ses souvenirs ?
- Oui. »
Un silence de plusieurs minutes s’installe entre les deux hommes. Thomas, les mains jointes devant sa bouche semble en proie à des réflexions intenses. Il finit par poser de nouveau ses mains sur le cuir.
« Nous devons parler du prix, Sanson. Ce n’est pas rien que vous demandez là. Quelle est votre proposition ?
- Une dette de sang de ma part à votre crédit. Transférable à n’importe quel membre de votre clan de votre choix. Et la gratuité pour certaines informations dont dispose actuellement notre clan, qui pourraient vous intéresser, je pense. Enfin, vous aurez aussi en votre possession toutes les informations que vous trouverez dans l’esprit de mon infante. »
Thomas semble de nouveau perdu dans ses calculs.
« Nous sommes d’accord que j’aurai tout cela, même en cas d’échec pour lui rendre ses souvenirs ?
- Oui.
- Alors nous avons un accord. Mais comme vous le savez, nous, les fourbes sorciers, aimons bien rendre les paroles durables via des pactes de sang, car le sang ne saurait mentir. »
Il sourit. Sanson soupire
« Comme vous voudrez, M. Verdiani. »
Thomas s’empare de la plume posée sur son bureau et rédige le contrat avec application. Il sèche soigneusement l’encre. Il tend le papier à Sanson. Ce dernier note l’écriture incroyablement soignée de l’Ancilla.
« Cela me convient.
- Parfait, alors procédons au rituel du contrat. »
Thomas pose la feuille de papier au centre du bureau, procède à plusieurs incantations en latin. Une fois ses litanies terminées, il saisit un athamé à lame droite dans un tiroir de son bureau et s’entaille d’un geste vif la paume de la main. Quelques gouttes de sang tombent sur la feuille de papier et l’imbibe. Il tend le couteau à Sanson. Ce dernier, hésitant un instant, s’empare du poignard et effectue le même geste.
Une fois les deux sangs sur la feuille, un cercle de rune brille d’une lumière rouge et palpitante et le sang disparaît, comme absorbé par le papier. L’écriture reste intacte. L’instant d’après, un second exemplaire du contrat se matérialise à côté du premier. Thomas s’en empare et le tend à Sanson.
« Sanson, sachez que ce contrat ne vaut qu’entre nous, bien que les engagements que vous avez pris perdureront pour d’éventuels successeurs ou membres de mon clan. Gardez cet exemplaire en lieu sûr, bien que le rituel le rende illisible à n’importe qui d’autre que nous. Ce ne sera qu’une ordinaire feuille de papier blanche pour le reste du monde. Si vous ou moi venions à être détruit, ce contrat disparaitrait en cendres. »
Sanson tend la main pour saisir le document qu’il plie et glisse dans la poche intérieure de son long manteau de cuir.
« Amenez-moi votre infante d’ici une heure, le temps de me préparer. Jonas va vous raccompagner jusqu’à la sortie.
- Merci, M. Verdiani.
- Vous me remercierez avec des informations de première main, Sanson. Vous pouvez disposer. »
Dans la minute qui suit, un jeune vampire que Sanson reconnaît comme étant prénommé Jonas rentre dans le bureau de Thomas, après avoir frappé. Jonas, bien bâti, des yeux bleus semblant perpétuellement mélancolique cachés derrière des lunettes désormais inutiles arbore, comme à son habitude, un costard bleu marine deux pièces. Une cravate de soie bleu roi et une pochette assortie complètent sa tenue. Ses cheveux, longs, blonds et bouclés sont ramenés à l’arrière de son crâne dans une élégante queue de cheval, retenue par un ruban de satin noir. Sanson le salue brièvement et se lève pour lui emboîter le pas et sortir du bureau. Jonas referme soigneusement la porte derrière lui.
Une fois son invité inattendu parti, Thomas saisit son exemplaire de contrat, se lève, se retourne et s’avance vers la bibliothèque derrière son bureau. Il prononce quelques mots en latin et tend son bras vers un pan de la bibliothèque qui disparaît totalement pour dévoiler une ouverture vers son laboratoire. Petit mais fonctionnel, l’espace est lumineux, contrastant avec les lumières tamisées du bureau. Une table en acier brossée, supporte tout un tas de matériel nécessaire pour des expériences scientifiques : tubes à essais, béchers, pipettes, microscope, pinces…. Tout est soigneusement rangé. Des équipements plus modernes sont installés dans le laboratoire destinés aux apprentis. Plus jeunes, ces derniers se débrouillent mieux avec les technologies récentes.
Thomas pose le contrat sur la table en métal. Il ferme un instant les yeux, passe ses mains au-dessus de la feuille. Des taches de sang semblent suinter à la surface du papier. Lorsqu’il rouvre les yeux, Thomas semble satisfait. D’un geste précis, il ferme sa main, toujours au-dessus du papier, comme pour saisir le sang qui perle de la feuille. Le sang se décolle alors du contrat pour venir former une boule mouvante à quelques centimètres au-dessus de la table. D’un geste précis, Thomas dirige la boule vers un tube à essai dans lequel le sang se déverse. Il bouchonne le tube et note des informations sur l’étiquette : « Sanson – Rat – 2015 ». Il glisse soigneusement le tube dans sa poche.
Une fois qu’il a terminé dans son laboratoire, Thomas se dirige vers la bibliothèque qui fait face à son bureau. Il saisit un livre épais à la couverture de cuir marron, ce qui enclenche le déplacement lent et silencieux d’un pan de la bibliothèque, qui s’avance pour dévoiler une entrée de chambre forte, une immense porte en métal arborant un volant et d’un digicode. D’un geste précis et rapide, Thomas rentre un code à dix chiffres sur le clavier fixé sur la porte. Lorsqu’un « clic » de déverrouillage se fait entendre, il tourne l’immense volant qui permet d’ouvrir la lourde porte et la tire vers lui, semblant peiner à la déplacer. A l’intérieur, des tiroirs transparents dévoilent de nombreux tubes remplis de sang, soigneusement classés et étiquetés. Un affichage numérique sur chaque tiroir indique les conditions de température et d’hygrométrie pour chaque compartiment. Thomas ouvre avec précaution un tiroir et glisse le tube de sang délicatement avant de refermer le tiroir puis la chambre forte.
Il se félicite intérieurement que l’ignorance des autres vampires en matière de sciences occultes et l’hégémonie des sorciers en la matière soient de telles opportunités pour son clan de récolter des informations.
Une heure plus tard, comme convenu, Sanson se signale de nouveau à la porte de la Fondation des Sorciers. Il porte Antigone sur son dos, et est invisible aux rares passants présents à cette heure aussi tardive dans les rues lyonnaises. Il prend l’ascenseur qui l’amène au même endroit. Cette fois-ci, Sanson est accueilli par Jonas qui le conduit jusqu’à la première porte à gauche après l’ascenseur, que Sanson avait repéré plus tôt. Il découvre vite pourquoi cette dernière n’est protégée par aucune sécurité visible : à l’intérieur une immense table rectangulaire noire et mate, aux pieds carrés est entourée d’une dizaine de chaises droites, recouvertes de tissu noir. Les murs sont nus, bien qu’intégralement recouverts d’une tapisserie à motif baroques noirs sur fond blanc. La lumière qui émane du luminaire fixé au plafond est froide et de faible intensité.
Jonas fait entrer Sanson, puis sort de la pièce, refermant la porte derrière lui. Thomas est debout, les mains posées sur le dossier de l’un des fauteuils et observe l’arrivée de Sanson.
Ce dernier dépose Antigone sur l’une des chaises disponibles. Thomas s’approche de cette dernière et se retourne vers Sanson.
« Elle est en torpeur. Elle a un pieu dans le cœur. Je ne peux accéder à la mémoire de quelqu’un que s’il est conscient…
- Oui, je sais, mais elle ne serait pas venue ici de son plein gré. Depuis que nous nous sommes… retrouvés… dans les égouts, je n’ai pas retiré le pieu. Il va falloir de solides chaînes si vous voulez procéder en toute sécurité. De ce que j’ai vu, elle est presque aussi forte que moi. »
Thomas lève un sourcil circonspect face à cette affirmation.
« Sanson, si votre fille me met en danger, je n’hésiterai pas à la détruire, vous le savez. »
Sanson hoche gravement la tête et couve d’un regard inquiet le corps inanimé d’Antigone, mollement affalé dans la chaise.
« Je vais faire sécuriser tout cela. »
Thomas sort de la pièce et revient un quart d’heure plus tard chargé de lourdes chaînes et de nombreux lests. Avec Sanson, ils s’occupent d’attacher Antigone sur sa chaise.
« Il est temps de retirer le pieu. »
D’un air entendu, Sanson fait signe à Thomas de se tenir prêt et retire le pieu du cœur d’Antigone. Cette dernière reprend connaissance immédiatement. Paniquée, elle regarde rapidement tout autour d’elle et réalise rapidement qu’elle est entravée. Elle commence à s’agiter sur son fauteuil, semblant éprouver la solidité de ses liens, et du mobilier.
« Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Je ne dirai rien ! Autant me détruire tout de suite. Camaristes de mes deux. »
A ces derniers mots, Thomas regarde Sanson d’un air interrogateur. Ce dernier, faisant semblant d’ignorer l’appel, fixe sa fille avec tension.
Thomas attire l’attention d’Antigone
« Jeune fille ? »
Cette dernière plante son regard dans le sien
« Qu’est ce qu’il veut le fils de p…
- Silence. Et Tenez-vous tranquille. » Assène Thomas d’une voix calme qui résonne dans l’esprit d’Antigone comme un impératif.
Instantanément, Antigone interrompt le flot d’insultes qu’elle comptait servir et cesse de s’agiter sur sa chaise.
« Bien. Maintenant, allons voir ça d’un peu plus près. »
Comme incapable de détourner le regard, Antigone voit les yeux marrons du Sorcier se fixer dans les siens et elle sent l’intrusion dans son esprit alors qu’il sonde prudemment les méandres de sa mémoire. Thomas se concentre sur les pensées fugaces et parcellaires auxquelles il a accès. Ces dernières se déversent en flot continu dans son esprit.
Tu dois manger pour survivre et pour ça il faut de l’argent… Je vais te trouver une solution, je te le promets… Bonsoir ma jolie, c’est combien ? …. J’ai une demande spéciale pour vous, je promets que ça se passera bien…Je vais mourir, je ne veux pas mourir... Qui êtes-vous ? Je m’appelle Sanson… Plus jamais on ne te touchera, je te le promets… Qui es-tu Jack ?... Sanson, pourquoi suis-je différente ?... Je t’aime Antigone, je serai toujours là…… Le Boucher …… « Alors ma jolie ? Toujours partante hein ? »… Jack sauve moi … Mary Jane, tu es à moi pour toujours…. Nous sommes seuls désormais, seuls contre le reste du monde…. Tu iras les tuer tous Antigone, il ne doit rester aucun survivant, aucun prisonnier. Oui chef !...Que vois-tu ? Qui est ce ? Qui frappe à la porte ?...
Thomas explore les souvenirs d’Antigone, minutieusement, un à un, il identifie des blocages et essaie de les briser, sans beaucoup de succès. Ce n’est pas un vampire qui a fait ça… Il cherche la source, le nœud primordial de tout cet enchevêtrement, il explore… Il sent la fatigue l’envahir. Soudain, il se fait happer, son esprit se fait entraîner malgré lui.
Comment est-ce possible ? Qui est assez puissant pour… ?
Soudain, le vide.
Un immense espace, noir, froid, vide. Thomas se retrouve là, seul dans cette immensité, comme en suspension.
Garde ton sang froid Thomas. Trouve la sortie.
Des bruits se font entendre. Une femme. Elle pleure. Thomas dirige son attention et sa conscience vers le bruit. Soudain, dans l’immense obscurité, une faible lumière semble éclairer la source du bruit. Une femme, de dos, est accroupie par terre. Elle pleure. Vêtue d’une longue tunique blanche, elle semble s’activer sur quelque chose au sol, tout en sanglotant. Thomas s’approche. Il essaie de parler mais seul le silence se fait. Alors il comprend. Il pense « Antigone ? ». La jeune fille ne réagit pas. « Mary Jane ? ». La jeune femme lève les yeux vers Thomas. Le bas de son visage est recouvert de sang, ses mains et tout le devant de sa tunique en sont recouvertes également. Thomas pose son regard sur ce qui retenait l’attention d’Antigone. Il aperçoit le corps d’une femme, atrocement mutilé. L’espace d’une seconde, l’image d’Antigone se trouble, pour être remplacé par une autre, trop fugacement pour qu’il le reconnaisse. « Que se passe-t-il ? ».
Toujours en larmes Antigone regarde Thomas et dit « Aidez-moi, s’il vous plaît, aidez-moi ». Son appel semble résonner dans l'esprit de Thomas. Elle se retourne vers le corps à ses pieds et plonge de nouveau ses mains dans le corps de sa victime. De nouveau, son image se brouille. Cette fois ci-assez longtemps pour la voir : un homme, avec un haut de forme.
Alors qu’il cherche à comprendre, Thomas s’avance vers la jeune fille mais, avant de pouvoir la toucher, il sent soudain une immense force le projeter en arrière. Il tombe, le vide de nouveau. Lorsque sa chute prend fin, le noir est de nouveau complet, la femme a disparu. Plus aucun bruit ne se fait entendre. « Il faut que je sorte d’ici. »
Thomas ferme les yeux pour concentrer son esprit et trouver une issue. Lorsqu’il les rouvre, un homme se tient à quelques pas devant lui. Il est grand, athlétique. Vêtu d’un haut de forme, il arbore des rouflaquettes et un sourire carnassier. Plutôt bel homme, il arbore avec prestance une gabardine noire soigneusement fermée et tient dans sa main droite une canne dont le pommeau représente une tête d’oiseau . Ses bottes noires semblent silencieuses lorsqu’il avance vers Thomas d’un pas nonchalant. Il s’exprime d’une voix calme et grave. Il semble à Thomas que les contours de la silhouette sont parfois flous.
« Je vois qu’on m’a trouvé. Félicitations, même le père Luc n’a pas réussi à nous trouver. Tu viens rendre ses souvenirs à ma Mary ? C’est bien ça ? Ou toi aussi tu viens lui embrouiller le cerveau. Car je ne permettrais pas qu’on lui fasse du mal, tu comprends…
- Je viens en effet aider… Mary. Est-ce la femme que j’ai vue plus tôt ?
- Non. Enfin oui. Mais cette Mary là était faible. Elle ne savait pas se défendre. Elle pleurait pour tout. Grâce à moi, elle est devenue forte. Elle se défend.
- Et comment vous appelez vous ?
- Vous l’avez déjà deviné non ? »
Jack.
Un rire dément résonne dans l’espace noir et sombre de l’esprit d’Antigone. Thomas semble perdre pied, il ne voit plus rien autour de lui et semble chuter à l’infini. Brutalement, il reprend pied. Il est dans la salle de réunion, Sanson à ses côtés, surveille toujours Antigone. Cette dernière semble reprendre ses esprits également. Elle pose les yeux sur Sanson et éclate en sanglots : « Sanson ! Sanson ! Papa c’est toi ! Tu es en vie ! »
Sanson se précipite sur elle et l’enlace avec force. Dans les bras l’un de l’autre, des larmes de sang coulant sur leurs visages respectifs, Ils s’étreignent de longues minutes. Sanson entreprend de défaire les liens de la jeune vampire.
Sanson met un terme à l’étreinte et se relève. Il se tourne vers Thomas, qui s’est laissé tomber, hagard, sur la chaise la plus proche.
« Merci, M. Verdiani. Vraiment, merci. »
Thomas pose ses yeux sur Sanson. D’une voix pleine de fatigue, il dit : « Sanson. Il faut qu’on parle. Maintenant. »
Sanson semble surpris.
« Antigone restera ici sous la surveillance de mes apprentis. »
Cette dernière réagit vivement, agrippant le bras de Sanson
« Non ! je ne veux pas le quitter, plus jamais ! Non ! »
Thomas, exaspéré regarde Antigone et ordonne : « Tu resteras assise ici jusqu’à ce que Sanson revienne. Silencieuse et immobile. »
Antigone tombe à l’instant dans le fauteuil et regarde les deux hommes s’éloigner, non sans colère dans le regard.
Une fois enfermés dans le bureau du Régent, et sans prendre la peine de s’assoir, Thomas se tourne vers Sanson :
« J’imagine que tu sais que ta fille est différente. »
Sanson hoche la tête.
« Parfois, pour nous protéger, l’esprit met en place des mécanismes, des sécurités, en général il le fait pour fuir une réalité trop difficile. J’ai vu le passé d’Antigone et elle n’a clairement pas eu une vie facile, j’en ai encore la nausée. Sa différence est née quand elle était déjà humaine Sanson.
- Je dois avouer que je m’en doutais un peu. J’ai effectué quelques recherches de mon côté.
- Alors tu dois comprendre une chose importante. Ce genre de barrière, de défense, au moment de l’étreinte… il peut y avoir plusieurs effets. Ce que j’essaie de t’expliquer, c’est que la transformation que la vitae fait subir au corps des mortels au moment de leur transformation les guérit, dans la plupart des cas, de tous les maux physiques. Mais les maux de l’esprit… ceux là sont bien plus pernicieux. Il arrive qu’ils prennent plus de puissance, plus de corps dans la personne. C’est le cas de ta fille. Cet autre qu’elle héberge, Jack, il est très dangereux. Et surtout, il confère à ta fille une résistance mentale incroyable. Personne n’a effacé les souvenirs de ta fille, Sanson. C’est Jack qui a décidé de dissimuler tous ses souvenirs pour faire croire cela. Pour la protéger. Et aujourd’hui, c’est lui, qui lui donne accès de nouveau à sa mémoire…. J’aimerais m’en attribuer le crédit mais j’ai moi-même failli ne pas revenir de mon incursion dans l’esprit de ta fille. Et je suis loin d’être un débutant dans la manipulation de l’esprit. »
Thomas laisse un instant à Sanson pour digérer toutes ces informations. Ce dernier, l’air grave, semble inquiet mais affiche un calme olympien.
« Sanson, il va falloir que tu la surveilles de près. Et que tu envisages la possibilité de la détruire sans hésiter si elle perd le contrôle. Je te conseille de ne pas la laisser sortir dans la cour dans l’immédiat. Et surtout, elle ne devra jamais chasser seule….
- Je sais. Je l’ai déjà vu se nourrir. Nous chassons exclusivement des animaux à cause de cela.
- Tu vas devoir la lier avec ton sang.
- Quoi ? Mais je souhaite qu’elle garde son libre arbitre.
- Sanson, c’est la seule option raisonnable. Ces deux prochaines nuits, tu lui donneras de ton sang. Elle ne fera pas la différence avec l’amour filial qu’elle te porte. Tu dois la lier. Pour notre sécurité à tous. Si tu ne le fais pas, je le ferai. »
Sanson hoche la tête, résigné « D’accord. »
Un long silence s’installe de nouveau entre les deux hommes.
« J’ai une autre question pour toi. »
Sanson invite Thomas à la poser du regard.
« Est-ce que toi aussi tu as été membre du Sabbat ? La secte honnie ? Celle que nous pourchassons depuis toujours ? »
Sanson, silencieux, regarde Thomas, impassible.
« Je vois. J’imagine que c’étaient les informations sensibles dont tu parlais en préambule. Tu sais que je pourrais te faire détruire pour cela ? »
Sanson, toujours silencieux, acquiesce. Thomas se perd un instant dans la contemplation des tableaux dans son bureau.
« Tu dois vraiment aimer ta fille.
- Oui, je l’aime.
- Alors va la chercher et partez d’ici tous les deux. Je te vois à la prochaine réunion, où tu pourras de nouveau m’insulter si cela te chante. »
Sanson sourit au Régent. Sans rien ajouter, il tourne les talons et quitte la tour après avoir récupéré Antigone dans la salle de réunion.
Ce soir-là, Thomas consigne soigneusement en détails tout ce qu’il avait appris sur Sanson et sa fille. Ce soir-là, ce membre des Sorciers modèle, qui avait toujours rendu ses rapports circonstanciés à sa hiérarchie dans les plus brefs délais a fait une exception. Cette nuit-là, avant d’aller se réfugier dans son Sanctum pour la journée, il a glissé ce rapport dans un tiroir dans son bureau, et n’a parlé à personne de ce qu’il a vu.
Lyon, printemps 2015
Quelque part dans un égout lyonnais, des pas lourds résonnent "floc floc floc floc", l'écho se répercute le long du tunnel désert.
Deux paires de rangers, noires, créent des rides dans l'eau stagnante et puante du sombre lyonnais. Une main se tend vers un rat qui passe par là... ce dernier approche, semble confiant. La main l'attrape, le caresse...
"Comment va-t-on t'appeler ?" dit une voix féminine, espiègle "Mmhhhh.. Mary Jane... ce serait bien non ?" répond une voix plus grave.
"Oh... oui Mary Jane... ? c'est un très joli nom... n'est-ce pas Mary Jane, qu'il te plaît ton nouveau nom ?"
La main caresse la tête du rat, dont les yeux semblables à des onyx, fixent sans crainte les yeux vaguement laiteux qui se plantent dans les siens... puis... la main porte la bête à la bouche de la silhouette en chapeau, et Mary Jane se fait déchiqueter sans ménagement par les crocs déjà sortis... La main, pleine de sang est brièvement essuyée sur un pantalon noir, arborant de multiples chaînes cliquetant à chaque pas. Du pauvre rat, il ne reste plus grand chose...qui est jeté sur le sol et s'écrase dans un bruit mouillé.
"Ça ne vaut pas la première fois... et si... on allait faire un tour..." dit la voix grave
La silhouette ajuste son chapeau, un sourire carnassier se fait sur son visage dont peu supporteraient la vue en pleine lumière. Et se rapproche d'une échelle donnant sur une plaque d'égout. Au-dessus, le monde... au-dessus, les rues lyonnaises.... Au-dessus, la chasse, la véritable chasse.
Une chaussure se pose sur le premier échelon, puis le second. Une silhouette masculine aux cheveux longs, vêtue d'un immense manteau de cuir, invisible jusqu'alors, apparaît soudainement et pose sa main sur l'épaule de la jeune femme. Cette dernière sait qu'elle ne fera pas le poids s'il fallait résister.
Une voix rauque et autoritaire s'élève : "Que t'ai-je dit à ce sujet ?"
La femme redescend l'échelle et se pose devant l'homme qui ne retire pas sa main pour autant. Elle baisse la tête, retire son chapeau et joue nerveusement avec les bords de ce dernier. Elle se tortille comme une enfant prise en faute. D'une voix timide : "Que... c'était trop tôt. Je ne suis pas prête."
"Bien" répond la voix rocailleuse. "Mais ne t'en fais pas.... bientôt... "
La jeune fille dans la pénombre sourit, il le sait.
Pleine d'entrain elle enchaîne : "C'est vrai ? Oh... je suis tellement excitée... j'ai tellement hâte...."
"Tout vient à point tu sais... rentrons, c'est l'heure de ta leçon."
"Oui. Père."
Et la jeune femme suit la silhouette dans son grand manteau, le regardant comme s'il était son univers tout entier.
Lyon, Hiver 2015
La nuit est sombre, il pleut à verse, le vent souffle et fait trembler la ville sous ses assauts. Un fracas énorme se fait entendre dans un immeuble désaffecté en centre-ville. Un ancien bâtiment, des planches aux fenêtres pour remplacer les vitres cassées il y a longtemps. Le béton, nu, des restes de tapisseries en lambeaux, du carrelage brisé. Des anciennes habitations. Deux silhouettes y évoluent, une femme et un homme, semble-t-il.
L'homme est de haute stature et semble afficher une carrure imposante. La femme est sèche et mince. Elle se jette sur l'homme qui se tient face à elle et l'entraîne dans sa chute à travers une cloison de contreplaqué qui avait l’impudence d’être encore intacte. L'homme grogne sous la force de l'impact. Elle s'empare d'un éclat de bois à portée de main et l'approche avec détermination du cœur de l'homme qui arrête son geste avec vivacité. Il saisit de son autre main les épaules de la jeune femme, pose son pied sur sa poitrine et la projette loin de lui.
Tandis que la femme vole vers un mur de béton et s'y écrase, non sans y laisser un cratère impressionnant, l'homme se relève et court vers elle. A peine a-t-elle le temps de se relever et de s'épousseter machinalement, qu'il l'attrape par le col de sa chemise et la plaque contre le mur, décollant ses pieds du sol. Un craquement se fait entendre. La chemise n'a pas résisté au traitement. L'homme resserre un peu plus son étreinte sur le cou de sa victime. Cette dernière commence à paniquer, saisit une pointe de métal qui sort du béton, et s'y agrippe avec force. La tige de métal cède et se rapproche à grande vitesse de l'œil de l'homme. Ce dernier lâche sa victime sous la douleur et pousse un hurlement, se plie en deux, tout en tentant de retirer la tige de métal de son œil.
La jeune femme, de nouveau sur ses pieds, se défait de sa chemise en lambeau, affichant une brassière de sport noire. Elle lance à son adversaire : "Ben alors Jacky, je t'ai dit que je t'avais à l'œil."
Elle saisit une planche posée au sol et va pour asséner un coup à la tête de son ennemi.
Retirant la tige de son œil dans un râle horrible, Jack jette cette dernière au sol, de rage, laissant des gouttes de sang parsemer le béton gris et l'imbiber lentement. Faisant face à la provocation de la jeune femme, il la fixe tandis que son œil blessé retrouve progressivement son état initial, juste à temps pour voir la planche qui arrive. Il esquive. La jeune femme perd l'équilibre.
"C'est vrai que tu t'es améliorée depuis la dernière fois, Mary Jane." un sourire carnassier fend le visage de Jack à la mention de ce prénom.
La femme se tourne vers lui, folle de rage, l'attrape par le bras. L'homme rit. "Ne..." elle le jette contre le mur le plus proche "...m'appelle..." le rejoins en un bond, atterrissant les deux pieds sur sa poitrine : "...jamais..." elle attrape son col "...comme ça !" arrache sa chemise et sort les crocs, s'avançant pour le mordre.
Souriant, l'homme saisit les cuisses de la femme et la renverse en arrière. Elle laisse échapper un cri de surprise. Il se place au-dessus d'elle, maintenant ses poignets fermement au sol. "Ah ouais ? et comment dois je t'appeler ?"
La jeune femme semble mettre toutes ses forces à se libérer, mais l'homme garde le dessus. Il lui sourit de façon malsaine "et cette fois ? tu vas t'en sortir comment, ma jolie ?"
Paniquée, la jeune femme semble prête à renoncer. Puis déterminée elle réplique « Comme ça ». Ses jambes, encore libres, se lèvent derrière Jacky. Ce dernier sourit. « Tu ne pourras pas me toucher, tu le sais ça.
- Je n'essaie même pas ».
Ses jambes s'abaissent violemment sur le sol, d'un coup sec et précis. Une onde de choc semble s'étendre à tout le bâtiment. L'homme, surpris, soulève la tête "Qu'est-ce que ?...".
Un craquement sourd, le sol s'effondre sous eux, le bâtiment entier tremble. Les autres étages ne résistent pas à l'impact de leur chute, la jeune femme en profite pour se libérer de l'étreinte de son assaillant et cherche à reprendre le dessus sur son adversaire. Arrivée en bas, elle se relève rapidement, saisit un énorme bloc de béton et l'écrase sur Jack, tombé juste à côté d'elle. Un bruit mat de craquements se fait entendre. Le corps de son ennemi s'évapore en une brume noire et disparaît.
Haletante, la jeune femme ajoute : "Je m'appelle Antigone. Connard."
Sur son lit, Antigone se relève en sursaut. Sanson est près d'elle et lui tient la main. D'une voix douce et inquiète il lui demande "Alors ?"
Dans un grand sourire elle se jette à son cou et lui répond "J'ai gagné, Père !"
Il accueille le câlin puis la remet en face de lui, range un pieu dans sa poche : "Pour cette fois, ma fille. Pour cette fois. Reste prudente. Il n'est jamais loin."
Refroidie, Antigone hoche la tête silencieusement.
« Tu es prête désormais. »