08-Antigone
Londres, White Chapel, 1888
Où suis-je ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Pourquoi j'ai si froid ?
Sortant de sa transe brumeuse, la jeune fille essuie machinalement le liquide chaud et visqueux qui coule sur sa joue. Ses yeux s'ouvrent mais ne semblent rien voir. Il fait si noir.
Non, attend. Il ne fait pas noir. J'ai quelque chose devant les yeux.
Petit à petit son cerveau se remet en marche. Elle frotte vigoureusement avec sa manche ses yeux embrumés qui s'habituent à l'obscurité. Dans un coin de la pièce, la lumière faiblarde et vacillante d'un bout de chandelle sur le déclin éclaire le spectacle macabre.
Dans la petite chambre de bonne londonienne, sur le lit, tout est rouge. Une forme indéfinie semble allongée dessus, mais impossible de dire de qui il s'agit. La bougie n'en finit pas de vaciller.
Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il se passe ?!
La jeune fille vacille un instant, ne sentant plus ses jambes sous elle. Elle s'effondre. Lorsqu'elle entre en contact avec le sol, un bruit mat se fait entendre. Quelque chose est coincé sous sa jambe. Tremblante, elle glisse sa main pour s'en saisir et porte la chose devant ses yeux. Même sans aucune éducation, elle reconnaît un cœur humain, encore tiède, dans sa main. Il semble en manquer un morceau. Elle le lâche comme s'il l'avait brûlé.
Dans un spasme, elle vomit. L'estomac vide, creusé par la faim, il en sort un mélange de sang et de salive, ainsi qu'un petit bout de chair. Elle n'y prête pas attention. Elle regarde ses mains, ses habits, entièrement couverts de sang. Sa respiration s'accélère. Elle se met à pleurer. La bougie s'éteint.
Elle se relève, ouvre la porte et se met à courir. Dehors, il fait nuit noire, tout semble calme. Une nuit sans lune. Elle court. Comme si sa vie en dépendait.
Qui a fait cela ? Que s'est-il passé ?
Elle court dans les ruelles londoniennes. Elle trébuche régulièrement. Ses larmes créent des sillons clairs sur son visage maculé de sang séché. Elle a mal partout. Soudain, une douleur aiguë la saisit au ventre. Elle s'effondre. Elle ne sait pas où elle va. La Tamise n'est pas loin. Il faut qu'elle y aille. Oui, rejoindre le fleuve. Se laver. Elle se relève, et s'effondre de nouveau. La douleur est trop intense. Elle baisse les yeux sur son ventre. Sa robe est profondément déchirée et un liquide chaud et sombre imbibe le tissu. A genoux, au milieu de la rue, elle pleure.
Alors c'est comme ça ? C'est comme ça que je meurs ? Seule ? Dans la nuit et le froid ? Comme n'importe quelle prostituée ? Après tout... est-ce que je mérite seulement autre chose ?
Elle ferme les yeux, s'allonge et se résigne à son sort.
"Besoin d'aide, Milady ?"
Une voix rocailleuse semble être sortie des ombres. Mary Jane ouvre les yeux. Elle scrute sans succès la nuit.
Ça y est, je deviens folle. C’est bientôt fini.
Le froid et la fatigue la gagnent de nouveau, elle referme les yeux.
"Vous semblez avoir besoin d'aide, ma jeune demoiselle."
Cette fois elle n'a pas rêvé. Une silhouette sombre s'avance vers elle. L'homme se penche sur la jeune fille et la prend dans ses bras comme si elle ne pesait rien.
Il va me sauver. Ou m'achever ? Peu importe.... Je suis trop fatiguée...je veux dormir...
Sentant le froid et la faiblesse l'envahir, elle réunit toutes ses forces pour ouvrir les yeux et distinguer le visage de son héros.
Dans la nuit, les ombres, elle voit ce visage émacié, cette peau grise et sèche mais avant tout ses yeux bleus. Étoiles guides dans la nuit. Ancrage pour sa survie. Elle aura peut-être enfin trouvé, ce riche sauveur dont elle rêvait avec les autres filles. Ce gentilhomme qui les extirperait de leur condition de misère.
Dans un souffle, elle use de ses dernières forces pour dire : "Aidez-moi." Elle perd connaissance.
L'homme pose un regard scrutateur sur le corps inanimé dans ses bras. Il marche d'un pas lourd et vif vers les égouts.
"Bien sûr que je vais t'aider, mon enfant."
*************
Mary Jane ouvre les yeux. Avant même que ses yeux s'habituent à l'obscurité ambiante, une puanteur horrible l'assaille. On se croirait revenu à la Grande puanteur. Les souvenirs revenant progressivement à la surface de sa conscience, elle s'examine. Plus de sang. Plus de douleur. Plus de blessure sur son ventre. Elle réalise soudain. Elle est nue. Sur une couche de fortune faite de paille et d'un drap sale et humide jeté sur elle. Elle scrute l'obscurité.
"Qui est là ?"
Une ombre qui ne semblait pas là l'instant d'avant, s'avance. Mary reconnaît l'homme qui l'a portée.
"Mon enfant. Je suis ravie de te voir réveillée. J'ai pu te sauver, comme tu me l'as demandé. Mais comme pour tout bienfait, il y a un prix à payer."
Mary Jane est envahie par la déception. Évidemment qu'il y a un prix. Tous les hommes veulent un prix. Et c'est toujours le même. Machinalement, résignée, elle se découvre, dévoilant son corps nu à l'inconnu et s'allonge, prête à s'offrir aux différents sévices qu'il voudra lui faire subir.
Comme toujours.
L'homme reste immobile. Un silence lourd et pesant, s'installe.
"Non". Dit-il d'un ton ferme.
Mary Jane, surprise, lève la tête. Non ? Aucun ne dit jamais non. Que se passe-t-il ?
«Regarde-toi, mon enfant. Tu allais mourir. Je t'ai offert le cadeau de l'immortalité. Mais, avec mon sang, cela vient avec un prix. Regarde-toi."
Dans l'obscurité, Mary Jane détaille alors son corps. Ses mains. Son ventre. Ses pieds. Sa peau, jadis d'albâtre et d'une douceur incroyable, qui faisait sa réputation auprès de ses clients, est devenue grise, et terne. Partout, elle est constellée de cicatrices : petite vérole, syphillis... elle reconnaît les stigmates. Sur ses jambes et ses bras, toutes les autres cicatrices sont encore là, blanches, fines, nombreuses. Elle se rappelle. Cette cliente. A certains endroits, sa peau semble sur le point de disparaître en squames blanchâtres.
Après un instant à contempler son nouveau corps, Mary Jane se lève soudainement et se jette au cou de son Sauveur. "Merci" glisse-t-elle dans un souffle.
L'homme est surpris. Il accepte la démonstration d'affection puis attrape son infante par les épaules. "Pourquoi ? Je peux t'assurer que tout le monde ne le prend pas aussi bien que toi."
"Parce qu'avec ce corps, plus aucun homme ne voudra jamais de moi."
L'homme sourit.
"Et avec ce que je vais t'apprendre, plus aucun homme n'osera lever la main sur toi. Et tu pourras avoir l'apparence que tu désires à volonté.
-Merci... comment dois-je vous appeler ?
-Comme bon te semble, mon enfant. Je suis ton Sire, mais tu peux m'appeler Sanson."
-Merci, Sanson.
- Commençons tes leçons. Allons chasser, tu dois avoir soif. Mais d'abord, quelques vêtements pour toi. Attends-moi ici."
Alors que Sanson quitte la pièce, Mary entend une nouvelle voix qui semble lui parvenir de l'intérieur de sa tête.
Et moi ? Je peux venir chasser avec vous ? J'ai toujours aimé la chasse. Quelle belle opportunité il t'a offerte ma chère. Il nous a offerte.
Tais-toi !
Tu ne me tiendras pas éternellement à distance, ma chère Mary.
Je ne suis plus ta chère Mary. Disparais ! Je ne suis plus seule ! Je n'ai plus besoin de toi.
Dans le silence de son alcôve, Mary semble un instant inquiète. Au retour de Sanson, ce dernier lui tend un tas de vêtements trop grands pour elle.
"A qui parlais tu ?
- Personne."
Sanson semble accepter le mensonge avec calme. Elle s'empare des vêtements et s'habille.
"Et d'ailleurs, comment dois je t'appeler ?"
Mary réfléchit un instant.
"Choisis un nom pour moi. Pour ma nouvelle vie. N'est-ce pas ce qu'un père fait pour son enfant ?"
Sanson se perd en réflexion quelques secondes.
"Antigone. Je pense que cela t'ira à merveille. Je t'apprendrai à lire. Tu pourras découvrir les grands auteurs et comprendre d'où vient ce nom.
- Antigone... ça me plaît ! Merci, Père."
Paris, les catacombes, 1903
Sanson entre en trombe dans la pièce où Antigone se repose, assise par terre, adossée au mur, en train de lire. Il semble pressé et jette un sac à sa fille sans ménagement.
"Dépêche-toi Antigone, nous devons partir. Maintenant ! Emporte le minimum et allons-y"
Sans discuter, Antigone rassemble rapidement quelques affaires. Sur le chemin de la sortie, des pas lourds se font entendre et trois hommes entrent dans la pièce, bloquant l'unique échappatoire. La mine patibulaire, Torse nu, une feuille de boucher attachée à la ceinture, celui du milieu s'adresse à Sanson :
"Alors Sanson ? Tu nous quittes déjà ?"
La voix de Sanson, plus sourde que jamais, sonne comme des cailloux qui s'entrechoquent.
«Laisse-nous passer.
- Sinon quoi ?"
Sans crier gare, l'homme frappe violemment Sanson qui traverse la pièce sans toucher le sol et percute violemment le mur, y laissant un cratère, avant de retomber au sol, visiblement sonné par l'impact.
Antigone crie et se précipite vers Sanson. D'un signe de tête, l'homme qui vient de frapper Sanson signale aux deux hommes restés immobiles sur le seuil de la pièce. Ils vont attraper Antigone par les bras et l'éloignent de force de Sanson.
"Non, laissez-moi, Sanson !! Sanson !! Bats-toi !! Réveille-toi ! Sanson !! Père ! Debout !!"
L'homme s'agenouille devant Sanson et lui saisit le menton sans ménagement. Sanson grogne.
"Alors ? On a des problèmes avec mes ordres ? On veut déserter la Famille ? Mais personne ne contredit les ordres du Boucher, tu m'entends ? Personne ! Pas même le narcissique Sanson !"
Sortant de sa torpeur, Sanson assène un coup de poing au Boucher et le projette plusieurs pas en arrière. Chancelant, il se relève, visiblement prêt à en découdre.
"Libère ma fille, c'est entre toi et moi !
- Je vais t'expliquer ce qu'il va se passer Sanson. D'abord, je vais te détruire, sous les yeux de ta chère fille. Ensuite, j'irai lui faire laver le cerveau et elle oubliera jusqu'à ton existence et j'en ferai un gentil soldat bien obéissant, l'exemplarité même au sein du Sabbat, notre grande famille. Peut-être même que je lui demanderai de se rappeler ses activités humaines"
Un sourire carnassier ponctue sa dernière suggestion. Répondant à la provocation, Sanson se jette sur son assaillant. Le Boucher, vif comme l'éclair évite sans difficulté le coup et frappe à son tour, expédiant de nouveau Sanson contre le même mur. Puis il frappe, encore et encore. Chaque coup semble enfoncer Sanson un peu plus dans la roche.
Alors qu'il enchaine les coups, déchainant toute sa puissance, Antigone, se débattant furieusement, toujours retenue par les deux sbires pousse un cri animal. Le blanc de ses yeux devient entièrement rouge et un mugissement bestial sort de sa gorge.
D'un geste, elle expédie l'un de ses deux geôliers qui va s'écraser dans le couloir de la sortie. Le second, pris de panique appelle "Boucher ! Elle perd le contrôle !" et ne tarde pas à rejoindre son camarade dans le couloir. Aveuglée par la rage, Antigone se précipite sur le Boucher. Ce dernier, avec célérité, l'intercepte et la plaque au sol, sans difficulté.
"Chhhhhhh, calme-toi ma belle." Sans hésiter, alors qu'Antigone tente de le griffer, de le mordre et de le frapper au hasard, il enfonce un pieu dans le cœur de cette dernière, qui sombre immédiatement en torpeur.
"J'ai géré le problème, bande d'incapables !" lance-t-il en direction du couloir.
Sanson, agonisant, le visage ensanglanté et méconnaissable, tous les os de son corps brisés, émet un grognement inintelligible.
"Toujours pas mort ? Je dois reconnaître que tu es coriace. J'arrive, ne t'inquiète pas."
Soudain, un bruit venant du plafond attire l'attention du boucher. Une immense craquelure dans le mur, venant de là où tous les coups ont été portés est en train de s'agrandir et courir rapidement sur le plafond.
"Et merde."
Alors que le plafond s'effondre avec fracas, Le boucher s'empare d'Antigone inanimée et s'enfuit rejoindre ses sbires dans le couloir.
"Courrez, tout va s'effondrer !"
Derrière eux, dans un bruit assourdissant, les gravats recouvrent le corps de Sanson.
Paris, 1910
Un groupe de quatre ouvriers avance, faiblement éclairé par plusieurs lampes à huile.
"D'après les plans, il faut commencer à creuser ici. Allez, au travail, on doit déblayer ce couloir. Il semblerait qu'il se soit effondré suite au grand Incendie de Menilmontant. Les autres gars ont sécurisé le couloir, plus de risque d'effondrement d'après les ingénieurs. On va le creuser, ce métropolitain."
Posant leurs lampes à huile au sol, les ouvriers s'activent pour dégager la zone. Après quelques heures de travail l'un d'entre eux pousse un cri de surprise.
"Les gars, venez voir ! J'ai trouvé une momie !"
Le groupe s'approche. En effet, une main, sèche et décharné semble dépasser entre deux rochers.
"Vite, dégagez tout, on va parler de nous dans le journal c'est sûr ! Peut-être même une récompense du musée !"
Petit à petit, ils dévoilent un corps, sec, la peau grisâtre, des traces sombres sur le visage. Les yeux ouverts, deux globes oculaires blancs et vitreux semblent fixer le plafond.
Les battements de cœur. Le sang chaud dans leurs veines. Tu le sens ?
"Il a bougé !
- Arrête Michel, c’est pas drôle. Tu vois bien que c'est une momie aussi sèche que ta femme."
Les rires gras du groupe ponctuent la blague.
"Je vous jure qu'il a bougé sa main là !! Je vous jure !!
- Ce sera une ombre à cause de la lampe, Michel. Faut arrêter la boisson on t'a dit."
Le groupe rit de nouveau de bon cœur. La peur ne quitte pas Michel. Il s'approche pour examiner la momie. Il est sûr de l'avoir vu bouger.
Les battements de cœur. Le sang chaud dans leurs veines. La chaleur. La vie. La Vitae. La Soif. Debout !
Sans qu'il ait le temps de réagir, Sanson bondit sur Michel et boit jusqu'à la dernière goutte de son sang. Dans un cri, les trois autres ouvriers s'enfuient. Un à un, ils sont rattrapés et subissent le même sort. Alors que le dernier rescapé court pour sauver sa vie, Sanson fond sur lui. Les yeux bleu acier qui ont retrouvé leur vitalité se posent sur l'ouvrier. Sanson sent une odeur d'urine émaner du pauvre homme qui tremble comme une feuille.
"Pitié. Pitié.
- Si tu réponds à une simple question, je te laisserai la vie sauve."
L'homme opine frénétiquement.
"En quelle année sommes-nous ?
- 1910." Hésitant il ajoute "Monsieur ?"
Sanson enfonce ses crocs dans le cou de l'homme terrifié et le draine intégralement. Une fois repu, le corps s'effondre mollement au sol.
"Boucher, tu aurais mieux fait de me tuer..."
Dans le tunnel en chantier, Sanson disparaît dans les ombres.