05-Retrouvailles en famille

La nuit suivante, les graviers de l'allée bruissent alors qu'une Tesla noire s'approche en silence dans l'allée du havre d'Elisabeth. Marcello, debout devant le porche scrute avec attention la voiture. "Il m'en faudra une comme celle-là, Elisabeth." murmure-t-il aux ombres de la nuit naissante.

Elisabeth, à l'intérieur du manoir, dans le salon, sourit. Il sait qu'elle écoute.

La voiture s'arrête devant le porche et le chauffeur s'empresse d'aller ouvrir avec déférence à son passager. Ce dernier sort de la voiture avec calme et glisse discrètement un billet au chauffeur. Ce dernier le remercie d'une courbette rapide et retourne dans la voiture pour la garer plus loin.

Marcello détaille un instant l'invité. De taille moyenne, l'homme est vêtu d'un costume noir uniforme, d'une chemise blanche impeccable et d'une cravate noire, arborant pour seule fantaisie un nœud mérovingien. La coupe sur mesure de sa veste dissimule avec talent un léger embonpoint. Rasé de près, les cheveux blonds coupés courts, le Semblable pose un regard froid sur Marcello. Son visage semble aussi imperturbable que celui d'une statue de marbre. Il transporte avec lui une mallette de cuir noir.

"Bonsoir, Monsieur de Savoie-Aoste. Ma maîtresse vous attend. Permettez-moi de vous guider jusqu'à elle."

D'un bref signe de tête, Amédée accepte l'invitation et emboîte le pas à Marcello. Ce dernier guide l'invité jusqu'au petit salon, où Elisabeth attend, debout face à une cheminée éteinte, un verre plein de liquide rouge à la main. Lorsqu'ils entrent dans la pièce, elle se retourne et sourit chaleureusement à son invité.

"Cher cousin, je vous remercie d'avoir fait le déplacement jusqu'à ma demeure. J'espère que vous avez trouvé facilement."

S'adressant à Marcello : "Laisse-nous." Ce dernier quitte la pièce et ferme la porte derrière lui.

Elisabeth invite d'un geste Amédée à s'asseoir. Ce dernier s'installe face à elle, dans l'un des fauteuils disponibles. Le dos droit, la posture rigide, il fixe Elisabeth un instant. Adossée nonchalamment, une main sur l'accoudoir et l'autre tenant le verre, les jambes croisées, la jupe fendue d'Elisabeth offre une vue imprenable sur ses jambes que terminent de magnifiques escarpins aux talons fins comme des aiguilles. Sans un regard pour le spectacle offert, Amédée brise le silence.

"Oui, en effet. Vos instructions étaient claires et mon chauffeur a trouvé sans difficulté. Comme convenu, je m'occuperai de lui faire oublier cette localisation dès que nous serons rentrés. La prudence est de mise.

- Comme toujours, cher cousin. Je reconnais là votre rigueur implacable. Alors, dites-moi tout, comment va le lyonnais ?

- Je pensais que vous aviez une lettre de mission du Prince Cassius.

- Oui, en effet."

Elisabeth sort de son décolleté un morceau de papier plié en quatre et le glisse sur la table. Amédée s'en empare et l'ouvre.

"Je vois. Avez-vous compris de quoi il s'agissait ?

- Pas encore. Mais j'y travaille. Cassius est peut-être fou, mais il n'est pas stupide. Et je pense que sa lettre contient quelque chose. Mais, voilà des nuits que je ne parviens pas à trouver la clé pour décrypter cela. J'envisage de demander leur aide au clan des Sorciers... même si cela me rebute.

- Je comprends votre réticence, Mademoiselle de la Pierre Blanche."

Elisabeth lui décroche son plus beau sourire.

"Pas de Mademoiselle entre nous, cher cousin. Vous pouvez m'appeler Elisabeth."

Après un instant de silence, Amédée poursuit.

"C'est noté, Elisabeth. En ce qui me concerne, je préfère que vous vous en teniez à mon nom. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour qu'on s'adresse à moi comme lors d'une agora des Sages. "

Une brève expression de mépris anime fugacement les traits du semblable et disparaît aussitôt. Elisabeth hausse un sourcil.

"C'est entendu. Dans ce cas, ne perdons pas plus de temps en conventions sociales, voulez-vous, Monsieur de Savoie-Aoste ? Qu'avez-vous à me dire sur la cour du Prince."

Amédée s'empare de sa mallette et la pose sur ses genoux. D'un geste expert, il fait sauter les deux verrous de cette dernière et en sort un trieur, avant de reposer soigneusement sa mallette à côté de son siège. Il le glisse sur la table basse en direction d'Elisabeth. Cette dernière pose son verre et s'en empare, non sans curiosité. Elle le feuillette un instant.

"Je vois. Vous avez été plus que consciencieux, cher cousin. Et extrêmement actif dans la collecte d'informations. Des informations sur chaque membre de cette Praxis, identité, localisation du havre, compétences, affinités. Je suis très impressionnée. Une question cependant : vous partagez avec beaucoup de facilités des informations qui pourraient vous mettre en position de force. Pourquoi ?

- Elisabeth, je n'ai peut-être pas vos charmes, mais je suis compétent et efficace, comme chaque membre du clan des Roys se doit de l'être. Nos "méthodes" diffèrent mais nos deux réputations se valent, sachez-le. Je partage mes informations car, si vous veniez à commettre une erreur, ou un impair face à nos semblables, c'est sur le clan que cette mauvaise image retentirait. Et je sers le clan. Ainsi, si je vous aide à vous préparer, tout ira pour le mieux. "

Il marque une pause, semblant hésiter un instant.

"D'ailleurs, il vous faudra rencontrer notre aînée, Dame Von Überrhein, rapidement. Elle m'a confié avoir été très impressionnée par votre missive, annonçant votre arrivée. Je vous suggère de la rencontrer le plus rapidement possible. Elle n'aime guère attendre. Par ailleurs, la prochaine réunion de la cour aura lieu d'ici quinze jours. Sachez que notre Elyseum se trouve dans le musée des Beaux-Arts."

Elisabeth repose le trieur sur la table.

"Vous savez, Monsieur de Savoie-Aoste, je me rappelle ce temps que nous avons partagé, en Italie. Voilà quoi... dix ans maintenant ? J'aimerais savoir, que s'est-il passé pour vous durant cette décade ? D'ailleurs vous n'avez pas changé d'un pouce, si cela peut vous rassurer."

Toujours droit sur son siège, Amédée fixe Elisabeth de ses yeux bleu acier sans relever le trait d'humour de la jeune femme.

"Rien de très exceptionnel, chère cousine. Des missions pour notre clan. Notre Aînée vous en parlera mieux que moi mais la situation sur le lyonnais est préoccupante. Les rumeurs vont bon train mais faire le tri est difficile. Je ne suis ici que depuis six mois mais mon expérience me fait dire que quelque chose se trame. Pour votre information, j'ai destitué l'ancien Prévôt, Yvon Leblanc, qui est plus efficace à se droguer et briser le Secret, qu'à mener des enquêtes. Voilà trois mois que j'occupe ce poste, ce qui explique ma plus grande facilité à obtenir les informations que j'ai rassemblées."

Il désigne le porte document sur la table.

"Félicitations, cher cousin. Mais je n'ai jamais douté de vos capacités. Après tout, vous êtes un Roy. Ainsi, vous êtes le limier de son Altesse ? Parlez-moi un peu de lui.

- Le Prince est un semblable à ne surtout pas prendre à la légère. Il est du clan de la Rose, et est redoutable aussi bien sur le champ de bataille qu'en politique. Après tout, c'est lui qui a débarrassé le lyonnais de l'influence sabbatique. On raconte même qu'il a affronté des meutes de garous à lui seul. En tout cas, voilà bien longtemps que nous n'avons pas eu de signes d'agitation de ce côté...

- Mais ?

- Il y a un mais, en effet. D'après mes informations, l'activité sabbatique n'a pas totalement disparue. Elle est plutôt... dissimulée, plus discrète. Et cela ne peut valoir rien de bon. Nous avons déjà démasqué deux infiltrés sabbatiques à la cour. Le dernier en date sera détruit lors de la prochaine réunion.

- Je vois. Est ce qu'il y a d'autres semblables d'intérêt ?

- Oui, en dehors de notre Aînée, évidemment. Il y a le Sénéchal, un ancilla des Rats qui se fait appeler Sanson. Une brute, sans finesse, sans éducation qui pourtant est le bras droit du Prince. C'est un combattant émérite mais il est important de s'en méfier. Je le soupçonne d'en savoir plus qu'il ne veut bien en dire.

- N'est-ce pas là l'apanage des Rats ? Après tout, ils basent toute leur puissance sur leurs informations. D'ailleurs, pour eux, la frontière entre Sabbat et Camarilla n'est qu'un concept, paraît-il.

- Oui. Mais cela varie grandement d'une cité à une autre. Rien ne dit qu'ici c'est le cas. Mais je surveille cela activement."

Elisabeth semble réfléchir un instant. Elle reprend le trieur posé et le parcourt de nouveau. Elle désigne une page à son interlocuteur : "Parlez-moi de lui."

"Messire Ball ? C'est un miracle qu'il ne soit pas avec les Anarchs tant il déteste le système de notre société. Néanmoins il semble s'entendre à merveille avec Monsieur Grundson, un Ancilla du clan de la Lune qui semble avoir un appétit dévorant pour les débats avec Messire Ball, ou quiconque est prêt à échanger avec lui d'ailleurs."

Elisabeth semble surprise.

- Vous avez des Anarchs sur la cité ?

- Oui, j'ai mis les informations dans le classeur également. Pour l'instant nous en avons peu. En tout cas peu qui ont pris la peine de se signaler. Mais le Prince les tolère, il semble qu'il a une sorte d'alliance avec eux. Mais je n'ai toujours pas obtenu les détails. Ce qui est le plus choquant, néanmoins, n'est pas que notre Prince tolère ces Anarchs. Mais tu apprendras bien assez tôt le sang dont ils sont issus."

Elisabeth compulse les pages du porte document. Elle reste un instant sans voix.

"Non ? Vraiment ?

- Sans aucun doute possible.

- Je dois aller dans ce club pour voir ça de mes yeux.

- Si vous y allez, soyez prudente.

- Toujours."

Elisabeth se lève et va chercher quelque chose dans une armoire aux portes de verres.

"J'ai un cadeau pour vous, cher cousin. "

Elle sort une bouteille de vin et présente l'étiquette à son invité "1947, cheval blanc, Saint Emilion" Elle ajoute : "Une excellente année, paraît-il."

Amédée semble affecté et ses traits s'animent pour la première fois depuis le début de la soirée.

"Comment as-tu ... ?

- Tu n'es pas le seul à savoir récolter des informations. Je n'ai pas oublié, cette année 1947, et j'ai trouvé que ce serait un bon moyen de nous rappeler ce souvenir. Fais-la boire à qui tu veux, je sais, que c'est le seul moyen d'étancher ta soif et tu m'as l'air de ne pas avoir bu depuis longtemps."

Le masque de dignité d'Amédée immédiatement recomposé, ce dernier se lève et s'empare de la bouteille comme d'un précieux trésor.

"Merci, Elisabeth."

- Mais de rien, cher cousin. Maintenant, avant que j'organise une visite de notre Aînée, parlez-moi encore de la cour et de ses membres. N'omettez aucun détail."

Copyright © 2023 - All right reserved by Dimitri Teboul