10-Le passé, le présent, l'avenir
Paris, 1903
Antigone se réveille en sursaut. Une odeur de poussière semble envahir la pièce où elle se trouve. L’atmosphère est lourde, froide et humide. Si elle craignait le froid, elle serait frigorifiée à l’heure qui l’est. Elle écoute. Elle semble seule dans la nuit. Elle sait qu’il est le milieu de la nuit. Dans cette pièce étroite, elle sonde un instant les ombres. L’unique sortie de la pièce est close par une énorme pierre. Elle se lève et tente de la faire bouger, de toutes ses forces. Elle ne vacille même pas. Lasse, Antigone se rassoit dans une flaque.
Les souvenirs refont progressivement surface : son Sire, lâchement attaqué par le Boucher, dominé si facilement… Sanson l’invincible, Sanson l’indestructible. Comment ? Elle a essayé de le défendre, de se libérer… sans succès. Puis le vertige de la colère. La Bête. Jamais elle n’avait perdu le contrôle à ce point auparavant.
Et pourtant…Ma belle et douce Mary…
Non. Il n’y a personne. Je suis seule. Tu n’existes pas. Tu n’es pas là.
Je suis là.
Un bruit semble provenir du couloir. Antigone écoute attentivement. Rien. Sans doute un rat.
Elle reprend le fil de ses souvenirs. La Rage. Rouge et aveuglante. Elle ne se souvient de plus rien après. La Rage. Puis le calme. Un sommeil brumeux, lointain, quelques voix inintelligibles autour d’elle, puis, le silence. Combien de temps est-elle restée en torpeur ? Elle porte la main à sa poitrine. Le trou est encore là, dans ses vêtements à hauteur du cœur.
Pourquoi je suis encore en vie ?
Parce qu’ils ont besoin de toi.
Sanson est-il encore en vie ?
Tu n’as pas besoin de lui. Je suis là, moi.
J’ai besoin de lui.
Nous n’avons besoin de personne. Je n’ai besoin de personne.
J’ai besoin de Sanson. Je dois sortir d’ici et le retrouver.
« Il faut que je sorte d’ici. » sa voix se perd en écho dans le silence de sa cellule.
Quelques rats couinent de l’autre côté de la porte de pierre mais aucun ne semble pouvoir se faufiler à l’intérieur.
Damn it !
Ecoute moi, Mary. Je peux nous aider. Tu dois juste me faire confiance. Laisse-moi faire.
Non. Sanson m’a toujours dit non. Je ne dois pas t’écouter. Tu es dangereux. Tu tues des gens.
Parce que tu crois qu’ils sont innocents ? Parce que tu crois que Sanson est un Saint ?
Seule, dans le noir, assise par terre, Antigone prend sa tête entre les mains. Elle murmure en se balançant doucement.« Disparais ! Va-t’en ! Laisse-moi ! »
D’accord. Mais je reviendrai.
Les jours. Les semaines. Les mois passent. Personne ne vient. La Soif se fait de plus en plus pressante. La voix se fait de plus en plus forte. Un soir, en début de nuit, la porte de pierre bouge. Dans l’obscurité profonde, Antigone distingue une vague silhouette dans l’embrasure. Silhouette qui tient à bout de bras une jeune femme terrifiée et visiblement blessée. L’odeur métallique du sang qui coule de sa coupure à l’arcade sourcilière semble envahir la minuscule pièce et prendre Antigone à la gorge.
Antigone entend le cœur battant de cette femme. Elle voit le sang dans ses veines, qui l’appelle. Elle se jette sur elle, la saisit à la gorge et la propulse contre le mur. Assommé, le corps de la femme tombe au sol dans un bruit mat. Antigone s’avance et chevauche sa proie, puis pose ses deux mains sur le ventre de sa victime. D’un geste vif, elle enfonce ses doigts dans le ventre de cette dernière qui reprend conscience et hurle sous l’effet de la douleur. Instinctivement elle cherche à repousser Antigone, qui évite ses tentatives d’un air distrait. Concentrée sur sa tâche, écartant les chairs, elle enfonce sa main plus profondément dans l’abdomen de la jeune femme, qui hurle de plus belle. Elle déchiquète son diaphragme et va directement s’emparer de son cœur qu’elle extrait sans ménagement. Le corps de la jeune femme retombe, inerte et silencieux sur le sol humide. Le cœur chaud et encore battant de l’humaine dans sa main, le regard vide et froid, Antigone porte l’organe à sa bouche et se nourrit, consciencieusement. Le foie, un rein et la rate subiront le même sort. Une fois rassasiée, Antigone semble reprendre conscience. Elle pose un regard étonné sur le cadavre posé devant elle. Elle recule vivement à l’opposé de la pièce et regarde, affolée, ses mains ensanglantées.
Qu’ai-je fait ? Oh non ! J’avais si Soif. Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi.
Toujours dans l’embrasure de la porte, la silhouette applaudit. Antigone reconnaît instantanément la voix du Boucher, enthousiaste et joyeux :
« Bravo ! Un spectacle incroyable ! Sanson nous cachait bien des choses à ton sujet ma belle. Tu as un talent fantastique ! J’ai du travail pour toi ! Partante ?
- Plutôt crever ! » Antigone ponctue sa phrase d’un crachat. Le boucher s’essuie calmement le visage.
« Tu sais, mon cœur, maintenant que Sanson a été détruit, il n’y a plus grand monde qui tient à toi par ici. »
Sanson ? Détruit ? Non. Non. Impossible. Non. Non. NON !
« Tu mens !!! Il est encore en vie. Il me recherche ! Et quand il te trouvera, c’est toi qui finiras en tas de poussière ! »
Antigone se jette sur lui avec rage. Le Boucher la repousse avec violence, comme si elle était un fétu de paille.
« Ttttttt. Tu es loin d’être au mieux de ta forme, ma chère. Si tu ne veux pas finir comme lui, je te conseillerais de te calmer. »
Do you need me, Mary ?
« Jamais je ne travaillerai pour toi. JAMAIS ! » Antigone ponctue son refus d’un coup de poing dans le mur, d’où s’effrite quelques morceaux à l’impact.
Le Boucher affiche un sourire carnassier et poursuit d’un ton calme : « Tu sais, je me doutais un peu que tu ne serais pas très coopérative. Mais j’ai fait une promesse à Sire. Et il convient de respecter la mémoire des défunts, ne penses-tu pas ? »
Antigone le regarde avec un air de défi.
« Je vais te rendre volontaire, ma chérie. Moi, et tous mes copains, on va te briser. Et c’est toi qui nous supplieras d’arrêter et fera ce que nous voudrons. Tu n’es rien. Sans ton Sire tu n’es que de la chair à canon supplémentaire pour me servir. »
Le boucher s’avance et gifle Antigone. Cette dernière vacille mais encaisse et reste fermement sur ses pieds. Elle sait qu’il n’y a pas mis toute sa force, sinon elle aurait fini dans le mur. Elle plante son regard dans le sien, sans ciller.
« Je vois. J’aime que mes proies se défendent. S’il te plaît, quoiqu’il arrive, défends toi… ça m’excite… »
Le boucher s’avance vers Antigone et commence à défaire sa ceinture. Il siffle en direction de la porte. Quelques secondes plus tard, plusieurs vampires apparaissent dans l’embrasure.
Sur un ton menaçant, il toise Antigone qui n’a pas bougé et le fixe toujours avec défi.
« Rappelle-moi ? Quel était ton métier de ton temps de mortelle ? » Il éclate d’un rire diabolique.
Mary, tu as besoin de moi. Je suis là. Avec moi, rien ne peut t’arriver. Rappelle-toi. Mary. Mary ! Mon Amour ! Libère moi ! Libère moi ! Souviens-toi ! Jack est là, Jack est là pour te protéger ! Unleash me !
****************
Paris, 1904
Le boucher rentre dans la cellule qu’occupe Antigone depuis plus d’un an. Antigone est couchée par terre. Nue. Trempée. Affamée. Elle réagit à peine lorsqu’il rentre.
Un homme qu’elle n’avait encore jamais vu l’accompagne.
Un seul ? c’est inhabituel.
Tu auras ta vengeance Mary. Tu les tueras, jusqu’au dernier. Je suis là.
Je sais. Tu es là.
Je suis là. Tu ne seras plus jamais seule.
« Antigone, aujourd’hui est un grand jour. Je vais te laisser avec Père Luc, ici présent. Il va tout t’expliquer. »
Se tournant vers l’homme en soutane, il ajoute :
« Mon père, ne vous embêtez pas à lui parler, elle ne parle plus depuis 6 mois maintenant.
- Qu’avez-vous fait à cette pauvre enfant ?
- L’éducation des enfants demandent parfois des sacrifices, mon Père. »
Le Boucher sort de la pièce. Le Père pose un regard compatissant sur Antigone. Il s’approche. Lorsqu’il la touche, cette dernière ne sursaute même plus. Elle se souvient. Elle a arrêté de sursauter il y a 10 mois de cela. Chaque jour. Chaque visite. Chaque mutilation. Chaque acte de barbarie. Elle se rappelle tout. Elle leur rendra au centuple quand elle sortira d’ici.
Le prêtre sort une couverture et la pose sur Antigone.
« Assieds-toi, mon enfant. »
Antigone s’exécute. Il n’est pas humain. Elle peut le sentir. Un prêtre ? Ce doit être une blague.
« Ma fille, j’ai pour mission d’effacer ta mémoire et de faire de toi un soldat obéissant. Et quand je vois ton état, je me dis que ce sera une bénédiction que le Seigneur t’octroie, grâce à moi. Sache que pour faire cela, je devrais examiner chacun de tes souvenirs afin de pouvoir les supprimer. Avant que je commence, as-tu quelque chose à dire ?
Antigone plonge son regard dans les yeux du prêtre. Ce dernier est un bref instant déstabilisé, par la détermination affichée par la jeune femme, contrastant avec son piteux état.
« Oui. Effacez tout. Ne laissez que la colère. »
Le prêtre hoche la tête, plonge son regard avec attention dans les yeux d’Antigone et commence à examiner ses souvenirs…
***************
Plusieurs heures plus tard, le Père Luc sort de la pièce, visiblement épuisé. Le Boucher, adossé à l’embrasure de la porte l’interroge du regard.
Le Père Luc semble prendre un instant pour rassembler ses idées et chasser ce qu’il a vu de son esprit.
« Elle est disposée à vous servir désormais. J’ai dû effacer un grand nombre de souvenirs… désagréables. Mais il y a quelque chose d’inhabituel chez cette infante. J’ai eu de grandes difficultés à sonder son esprit, comme si quelque chose bloquait les accès. C’est possible chez les plus vieux et doués d’entre nous, mais chez une jeune comme elle… c’est inattendu. Je ne peux pas garantir que certains souvenirs ne remontent pas à la surface avec le temps. Mais j’imagine que d’ici à ce que ça arrive, elle aura été détruite dans l’une de vos mission suicide, M. Le Boucher.
- Père Luc, votre sollicitude me touche, mais cette jeune femme est bien trop intéressante pour que je la laisse bêtement mourir. J’ai de grands plans pour elle. »
Le Père Luc, semblant soudain pris de nausée, hoche la tête et s’éclipse rapidement.
Le Boucher, rentre dans la pièce où Antigone se tient debout, une couverture sur ses épaules.
« Alors Antigone, prête pour l’entrainement ? Il est temps de poursuivre ton éducation ma Jolie !
- Oui, je suis prête, chef. »
S’il savait. Bientôt Mary, bientôt, tu auras ta vengeance. J’ai gardé tes souvenirs. Dans ta Boîte de Pandore, sont enfermés tes souvenirs. La colère, seule, s’est échappée.
Oui, Jack. Bientôt.
Lyon, hiver 2014
Un jeune semblable accourt dans le bureau du Sénéchal Lyonnais. Vêtu d’un jean, d’un T-shirt arborant le logo d’un groupe de Métal, il semble en panique et ramène en arrière ses cheveux mi-long d’un geste nerveux :
« Sanson ! On nous signale une attaque du Sabbat dans les égouts, à l’ouest de l’hôtel de ville. Les sources sont fiables et ils auraient pour projet d’attaquer des civils. »
Sanson, assis à son bureau, reste calme.
« Merci de l’information, Samuel. Réunis les combattants disponibles. Nous irons en petit groupe : Alceste, Salomon, et toi. Qu’un groupe de soutien mené par Yvon se tienne prêt à intervenir au cas où certains parviendraient à fuir. »
Une fois sur place, Sanson mène l’unité de combat dans les égouts, qu’il connait comme sa poche. Sénèque (25ème du nom), l’accompagne, bien à l’abri dans sa poche. Samuel s’est posté à côté de Sanson et semble apprécier la promenade et la perspective de détruire du sabbatique. Il s’est équipé pour l’occasion d’une épée qu’il porte dans son dos.
Alceste suit le duo de tête de près, ses longs cheveux noirs et ondulés attachés négligemment en queue de cheval, elle semble incroyablement frêle et pose un regard étonné et candide sur tout ce qui l’entoure. Elle est vêtue d’une tenue qui n’aurait pas dépareillée dans un roman de la Comtesse de Ségur.
Salomon ferme la marche. Malgré sa corpulence généreuse, il semble se déplacer sans difficulté, vêtu d’un T-shirt arborant un Rubik’s Cube et d’un jean dont le bas est déjà souillé par le contenu du tunnel d’évacuation. Son visage poupin, criblé de cicatrices d’acné semble arborer un air blasé constant malgré son jeune âge apparent.
Le groupe avance plus ou moins discrètement quand un bruit de discussion attire leur attention.
Samuel chuchote vers Sanson : « Ils sont là ! Quelle approche ? »
Sanson se met à courir tout en répondant : « Frontale. »
Samuel sourit et lui emboîte le pas avec enthousiasme et une célérité redoutable.
Le groupe tombe nez à nez avec 4 individus, dont un arborant un masque de carnaval vénitien.
Le combat s’engage immédiatement. Chacun faisant face à l’un des adversaires dans l’étroit tunnel. Samuel prend rapidement de vitesse un jeune vampire frêle au crâne rasé. Il esquive sans mal ses coups de poings et le neutralise rapidement d’un pieu dans le cœur. Salomon, d’une agilité étonnante surprend son adversaire, une jeune femme au look gothique qui ne semble pas maitriser ses capacités. Lors d’un coup bien placé, il lui explose le crâne sur un rocher et cette dernière tombe instantanément en cendres.
Alceste, quant à elle, esquive avec difficulté les attaques au couteau de l’homme qui se tient devant elle. D’une haute stature et d’une musculature impressionnante, il malmène la jeune femme qui finit à plusieurs reprises au sol et esquive de justesse ses attaques. Samuel, lui vient rapidement en aide et décapite l’ennemi d’un geste ample à l’aide de son épée. Il aide Alceste à se relever.
Sanson fait face à l’individu masqué. Il semblerait que ce soit une femme. Vêtue d’un pantalon noir à chaînes qui cliquètent à chacun de ses mouvements, d’un chemiser blanc et d’un veston noir, elle esquive avec agilité et des mouvements dignes d’une gymnaste les attaques de Sanson. Alors qu’il va pour lui asséner un coup de poing dans le ventre, elle pivote gracieusement sur le côté, abaisse le bras de son adversaire pour le déstabiliser et lui assène un coup de genou dans le menton. Assez puissant pour projeter Sanson en arrière.
La jeune femme masquée jette un œil alentours et constate la disparition de ses camarades. Semblant hésiter un instant, elle va pour attaquer de nouveau Sanson, qui, alors qu’il se relève, prend de vitesse son adversaire et lui administre à son tour un coup de genou en plein visage. Sous l’impact, le masque vénitien vole en éclat. La jeune fille porte brièvement la main à son visage mais se redresse rapidement pour faire face au groupe de combattant.
Sanson se fige.
Le reste du groupe semble attendre la prochaine attaque et regarde Sanson, puis la jeune femme masquée. La jeune femme regarde Sanson dans les yeux, une détermination sans faille dans le regard.
Sur la joue de Sanson, ses camarades observent une larme de sang couler. Interloqués ils observent la scène sans réagir.
« Antigone ? C’est toi ? C’est bien toi ? »
Antigone fixe Sanson et penche la tête sur le côté, surprise. « Comment tu connais mon nom ? »
Elle va pour enchainer sur une attaque mais en un éclair, Sanson fond sur Antigone et lui enfonce un pieu dans le cœur. Le corps en torpeur de cette dernière s’effondre dans ses bras. Ce dernier la soulève délicatement et la porte avec attention. S’adressant à sa petite troupe, désignant l’ennemi en torpeur gisant encore sur le sol : « Détruis celui-là Samuel. Tu connais la règle. Pas de prisonnier. »
Samuel s’exécute. Puis semble hésiter avant d’ajouter :
« Sanson ? Mais… et celle-là ?
- Celle là est une exception. Maintenant, rentrons. Alceste, il est temps que je te parle de ta sœur. »
Samuel, Alceste et Salomon se jettent un regard entendu et surpris et suivent Sanson sans mot dire.