02-La Discipline

Elisabeth est assise là, sur le rebord de cet immense lit à baldaquin. Elle fixe l'endroit sur le sol, où, quelques heures plus tôt, Marcello lui a servi d'en-cas. Le Comte, en silence, l'observe, nonchalamment assis dans un fauteuil Louis XVI recouvert de velours carmin. "Mademoiselle, j'imagine que sous votre crâne tempête un certain nombre de questions. Je suis là pour y répondre."

Elisabeth, le regard toujours perdu sur le tapis tâché de sang secoue la tête. Ses boucles prunes glissent sur ses épaules. Elle observe ses mains. Hésitante, elle tâte d'un index prudent ses canines. "Ne vous inquiétez pas, ce que vous cherchez n'est visible que si vous le décidez. A quelques exceptions près."

"Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Marcello... comment ai-je pu ? Je suis ... un monstre.... Pourquoi ?" s'indigne Elisabeth. "Ma chère, votre éducation commence dès aujourd'hui et je tiens à vous annoncer qu'elle sera des plus..." - Pourquoi moi ??!!" interrompt Elisabeth.

Dans sa voix, elle a mis bien plus de colère que ce à quoi elle s'attendait. Le Comte reste silencieux un instant, fixant Elisabeth avec flegme. D'une voix douce, où rien ne transparaît, il reprend : "Je vais mettre cet écart intolérable sur votre jeune âge, Mademoiselle. Mais ne vous avisez surtout pas de m'interrompre de nouveau. Ne parlez que si vous y êtes invitée. N'oubliez jamais, qu'en tant qu'infante, j'ai droit de vie et de mort sur vous. Et il est formellement proscris de vous adresser à l'un de vos Aînés sur ce ton. "

Elisabeth se lève brutalement et se dresse devant le Comte, plantant un regard de défi dans le sien : "Eh bien ! Allez-y ! Tuez moi ! Que peut m'apporter une vie où je blesse mes amis les plus chers ?!? Allez-y ! Qu'attendez vous !? Je ne veux pas de votre...proposition." Le ton d'Elisabeth monte. Elle s'emporte, crie sur le Comte. Ce dernier, toujours assis, la regarde, impassible.

Avec une vivacité qu'Elisabeth ne lui soupçonnait pas, il se redresse et saisit Elisabeth à la gorge, la plaquant contre le mur le plus proche. Alors que ses pieds touchent à peine le sol, cette dernière, par réflexe, s'agrippe à l'avant bras de son assaillant. Elle ne peine pas à respirer malgré la force de son étreinte mais sa panique est réelle. Le Comte plante son regard dans le sien et ordonne "Taisez-vous, jusqu'à nouvel ordre."

Sa voix semble résonner dans le crâne d'Elisabeth et alors qu'elle ouvre la bouche pour répliquer, elle reste silencieuse. Elle essaie un instant de se libérer de l'étreinte du Comte mais il ne cille pas d'un pouce face à ses tentatives. Alors qu'elle se résigne, il la libère. "Bien. Maintenant que vous êtes dans de meilleures dispositions, suivez-moi."

Elisabeth, morose, emboîte le pas du Comte. Tandis qu'ils parcourent le couloir, Elisabeth observe en silence les immenses tapisseries au mur, les tableaux, les vases, les bas reliefs ouvragés. Tout, dans cette demeure respire l'opulence et le faste. Il semble qu'aucun recoin ne soit épargné. Les décors majestueux s'enchaînent jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une petite pièce. Petite, par rapport au reste du manoir. Une bibliothèque visiblement. Au centre de la pièce, deux fauteuils trônent, recouvert d'un velours ocre. Entre les deux, une petite table ronde supporte deux livres d'une autre époque, soigneusement fermés et alignés. Autour d'eux, les murs sont intégralement recouverts d'étagères supportant une quantité colossale de livres. Des échelles semblent permettre d'accéder aux étagères les plus hautes. Il y a ici plus de livres qu'elle ne pourrait jamais en lire dans une vie, songe Elisabeth. L'odeur des pages de livres anciens envahit son odorat. Un instant, elle ferme les yeux pour s'en imprégner. Elle aime cette odeur. "Asseyez-vous." Le Comte désigne l'un des fauteuils et prend place dans l'autre. Elisabeth sort de sa contemplation olfactive et s'exécute docilement, non sans lancer un bref regard de défi et de désapprobation à son Sire. Ce dernier semble ignorer la provocation. "Voyez vous, Mademoiselle, vous ne vous en rendez sans doute pas encore compte, toute envahie que vous êtes par la fougue de la jeunesse, mais je vous ai offert un immense privilège en faisant de vous mon infante. " Elisabeth le fixe en silence. Le Comte sourit. Il poursuit d'un ton docte.

"Car intégrer notre société de Semblables par le clan des Roys est sans doute l'élévation la plus digne qu'on puisse trouver au sein de la Camarilla. Bien sûr, comme tout privilège, celui-là a un prix. Votre éducation, tout d'abord. Je ne vous autoriserai à évoluer indépendamment en société que lorsque je vous en jugerai digne. D'ici là, vous êtes mon ombre. Et vous ferez comme il vous sera ordonné. Sans discussion. Vous êtes au service du clan, bien sûr. Vos cousins pourront vous demander des services, si tant est qu'ils vous jugent utile ou capable. Mais vous êtes mon infante et vous n'avez donc d'autres options que de vous montrer utile, capable et digne de cet honneur. Toute autre attitude entrainerait votre destruction immédiate. Car l'Immortalité n'est pas absolue, très chère."

Elisabeth écarquille les yeux de surprise.

"Oui. Vous m'avez bien entendue. Vous êtes immortelle. Insensible aux poisons, aux maladies, au temps. Le prix à payer est que vous ne verrez plus la lumière du jour. Si d'aventure vous devriez devenir gênante, ou nuisible, je serai le premier à vous enfoncer un pieu dans le cœur. Cela ne vous tuera pas, mais vous mettra en torpeur le temps qu'il sera jugé nécessaire pour parfaire votre éducation et vous discipliner."

Le Comte marque une pause et s'installe plus confortablement dans son fauteuil, toujours digne et menaçant.

"Je n'attends de vous rien de moins que l'excellence. Je m'occuperai de vous transmettre mon savoir, et vous apprendrai à maîtriser nos capacités. Voyez vous, la vitae qui coule dans nos veines, mon sang, qui a remplacé le vôtre, vient avec quelques... avantages. Plus que les autres Semblables, les Roys et Reines sont fait pour régner et le charisme accompagne tout dirigeant digne de ce nom. Nous avons élevé cette évidence au rang d'art. De même, certaines discussions politiques nécessitent un pouvoir de persuasion. Si vous êtes assez subtile, vous pourrez tourner à votre avantage nombre de négociations. Ou bien encore faire taire une infante trop revêche..."

Un sourire carnassier anime les lèvres du Comte puis disparaît. Elisabeth, toujours silencieuse, se renfrogne. Mais écoute attentivement.

"Enfin, si vos affinités devaient aller vers des activités de terrain, vous bénéficieriez d'une capacité hors normes à encaisser certains coups. Mais cela n'est utile que pour les brutes et les sauvages sans éducation. Et nous ne sommes ni les uns, ni les autres, soyez en sûre. Mais, il ne faut jamais fermer la porte à une bonne protection. Surtout pour une jeune femme."

Elisabeth fronce les sourcils. Le Comte se penche en avant et saisit les mains d'Elisabeth. Elle sursaute. Comme sur le ton de la confidence, il poursuit, presque chuchotant : "Mademoiselle, vous et moi, allons accomplir de grandes choses ensemble." Ses mains ne sont plus froides. Ou plutôt, celles d'Elisabeth le sont également.

Il reprend sa position initiale et poursuit, d'un ton plus grave. "Mais avant cela, il nous faudra régler un épineux problème. Votre gestion de la Bête. C'est Elle qui vous a guidé pour vous nourrir sur Marcello. C'est Elle qui siffle à vos oreilles lorsque des clans stupides vous provoquent. C'est Elle qui est en charge de votre survie, quoiqu'il en coûte. C'est elle que j'ai dû interrompre. Sans moi, vous l'auriez vidé d'un trait. " L'horreur marque un instant les traits d'Elisabeth. "Mais, voyez-vous, notre sang s'est élevé. Il est là pour guider les semblables sur des chemins plus vertueux. Il est important que vous appreniez à tenir votre Bête sous contrôle. Un membre du clan des Roys qui se laisse aller à ses plus bas instincts jette l'opprobre sur tout notre Sang. Nous irons chasser ensemble. Si j'apprends que vous deviez vous nourrir sans mon autorisation, je vous détruirai. Si vous tuez un mortel, même accidentellement, je vous détruirai. Mais surtout, si vous deviez révéler notre nature, et tout ce que je viens de vous révéler à un mortel, la destruction sera alors ordonnée par le Prince de cette cité. Et Le Prince actuel n'est pas connu pour sa magnanimité. Il s'agit d'une Ancienne de notre sang. D'ailleurs, elle vous attend, pour les présentations. Ne la faisons pas attendre."

D'un mouvement souple, il se lève et tend son bras à Elisabeth. Hésitante, cette dernière finit par glisser sa main au creux de son coude. Le Comte sourit.

"Je savais que vous étiez une jeune femme intelligente, capable de voir, où se trouvent ses intérêts." Dans la tête d'Elisabeth, un murmure. Ils verront. Je vais leur montrer. Bientôt, j'aurai le monde à mes pieds.

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