07-Sortie des ombres
Une boîte de nuit en ville.
Des gens dansent. Jeunes pour la plupart. La musique les transporte. L'ambiance est tamisée, les lumières rares, falotes, donnent une atmosphère d'un autre temps aux corps en mouvements. Steampunk, définitivement. Les tons chauds, bronzes, or, bois... tout y est. Objets bizarres, outils inattendus, inventions incongrues, semblant sortis d'un musée, décorent la salle. Des étagères remplies de bocaux contenant des créatures étranges. Monstres jamais nés. Étrangetés uniques et fascinantes. Les corps s'agitent en rythme, se rapprochent, les yeux mi-clos, tatouages apparents, costumes excentriques. Ici, chacun s'exprime comme bon lui semble.
Voilà bien longtemps que les habitués des lieux n'y font plus attention. Tous s'y fondent, s'y mélangent, s'y reconnaissent. La musique est forte. Derrière ses platines le DJ semble lui aussi en transe, nourri par l'atmosphère de la salle. Plus personne n'essaie de se parler. Les salons privés qui cerclent la piste de danse sont là pour ça. Le calme qui y règne est étrange, presque mystique, en comparaison de l'agitation de la piste de danse.
Parfois, comme venue de nulle part, une fumée à l'odeur caractéristique envahit temporairement la pièce, puis se dissipe.
La musique continue, les corps s'agitent, certains se rapprochent, d'autres se reposent dans les alcôves, confortables. Silhouettes alanguies sur les canapés de velours pourpre.
Au milieu de la musique et des corps frénétiques, dans ce lieu raffiné, régulièrement, une femme vient. On la reconnaît facilement. Certains savent que ce club est le sien. Entièrement vêtue de rouge. Une robe, toujours la même, longue, près du corps, laisse deviner des courbes qui attirent les regards les plus hardis. Ses cheveux, longs, d'un noir intense, bouclés, semblant dotés d'une vie propre, masquent quasi intégralement son dos, seule zone que ne recouvre pas le tissu de sa robe. En dehors de ses lèvres peintes en rouge et de ses ongles longs assortis, elle ne porte aucun artifice.
Sa peau semble transparente à force de pâleur.
Chaque soir, elle reste là, immobile, assise devant le bar, tournée vers la piste, elle observe, des heures durant, un léger sourire aux lèvres.
Puis soudainement elle se lève, et chuchote à l'oreille d'un danseur ou d'une danseuse. Ce dernier la suit, oubliant tout le reste, vers une alcôve. Un rideau est tiré.
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Le jeune homme regarde cette femme devant lui. Il aimerait détourner son regard mais en semble incapable. Elle est si belle. Et à la fois si troublante. Quelque chose lui dit qu'il devrait partir. Mais il en est incapable. Il dévore du regard cette femme qui l'a amené jusque-là. Elle se tourne pour fermer le rideau. Puis, lui tournant toujours le dos, elle ramène ses cheveux, pour les attacher élégamment, avec le raffinement des gestes exécutés mille fois. Un immense tatouage recouvre son dos, de sa nuque jusqu'à sa chute de rein. Il est fasciné par cette œuvre. Jamais il n'avait vu quelque chose d'aussi beau. L'image est reconnaissable entre mille : un Christ sur sa croix.
Lorsqu'elle se retourne, il ressent une profonde tristesse d'être privé de la contemplation d'une telle œuvre. Ils ne sont plus seuls. Un homme est avec eux. Le rideau semble être animé d'un léger mouvement.
Quand est-il arrivé ? Comment ?
L'homme est grand, athlétique, habillé d'un costume élégant. Il regarde le jeune homme, puis se tourne vers la femme :
"Un homme ? Bien."
La voix de la femme est douce, et regarde avec passion l'homme à qui elle répond : "Oui. Après tout, il faut bien varier les plaisirs."
Un instant, l'homme regarde la femme, lui prend les mains. Ils semblent se perdre dans leurs contemplations respectives.
Le jeune homme, toujours assis, assiste à ce spectacle avec une fascination mêlée de crainte.
"Mon Amour, que ferais-je sans vous ? L'éternité serait bien fade."
La femme passe une tendre main sur la joue de son amant et baisse les yeux, touchée par cette déclaration.
Les deux se tournent alors vers le jeune homme. Un sourire carnassier a remplacé la passion dévorante. Avant de comprendre ce qui lui arrive, le jeune homme se retrouve assis entre les deux amants, sans les avoir vu s'approcher. La panique commence à s'emparer de lui. Il va pour se lever mais l'homme en costume, d'une simple main sur son épaule le fait rassoir aussitôt. La femme glisse une main dans ses cheveux, qu'elle agrippe avec passion. D'un geste ferme, elle expose la nuque de ce dernier en attirant le jeune homme contre elle. La main est glacée. Impossible de se défaire de sa prise. L'homme en costume regarde la scène avec avidité.
La musique se fait plus forte. La fumée envahit la salle.