Metropolitain

Sur le quai du métro, une jeune femme attend. Perchée sur des talons vertigineux, dans un tailleur jupe noir, ses écouteurs sur les oreilles, elle semble absorbée par ce qu’elle écoute.

Un peu plus loin, un homme d’âge mûr, légèrement bedonnant, s’éponge le front d’un mouchoir d’un geste vif. Impatient, il regarde régulièrement sa montre. Il remet avec nervosité le mouchoir dans la poche de son costard élégant.

Une petite fille, un sac à dos en forme de nounours sur le dos, est pendue au bras de son père. Elle parle sans interruption tandis que son père, absorbé par son téléphone portable émet distraitement, à intervalles réguliers, des onomatopées approbateurs à son intention.

Un jeune homme au look sombre, les yeux cernés d’eye liner et ses longs cheveux noirs tombant à moitié devant son visage semble concentré sur ce qui sort de ses écouteurs, dodelinant la tête en rythme.

Il y a foule ce matin dans le métro.

4 minutes.

“4 minutes. pfffff, c’est bien ma veine, dès que j’arrive sur le quai c’est toujours pour attendre. J’espère que je serai à l’heure pour mon rendez vous avec Bergsen, on rigole pas avec la ponctualité avec lui.

Mais c’est pas possible ça fait deux minutes que j’attends 4 minutes, qu’est ce qu’il se passe ?

Qu’est ce qu’il fait chaud ici. J’aurais dû prendre une chemise de rechange. Je vais sentir la transpiration à 3 km. Il a intérêt à signer le Bergsen...”

L’homme bedonnant tamponne sa calvitie naissante une fois de plus.

“Sourire, accueillir, ranger les manteaux et les valises, on donne le ticket correspondant. On sourit, on reste polie en toutes circonstances.

Ces chaussures me tuent les pieds… mais c’est obligatoire. Foutue convention de dentistes. J’ai mis des heures à faire ce chignon.

Allez, dans trois jours ce sera fini. J’ai trop besoin de cet argent de toute façon.”

La jeune femme élégante au chignon impeccable et au maquillage discret mais soigné jette un œil vers le panneau d'affichage.

3 minutes.

“....In the highway.. … holly sorrow….with the darklings through my sooooooul…..j’ai tellement trop hâte d’aller les voir en concert, ça va être trop stylé.”

Un léger sourire naît sur le visage du jeune homme en noir. Il jette un œil distrait au panneau.

2 minutes.

“C’était quoi cette dispute hier… j’ai rien compris. Elle m’a parlé de ménage et puis d’un seul coup c’est parti en sucette. Heureusement la petite dormait déjà. Elle va vraiment me quitter ? Non. c’était des paroles en l’air. Elle est partie avant moi ce matin.

On est marié, on a une petite fille. Elle ne peut pas partir comme ça. C’était forcément sous le coup de la colère. Je vais lui écrire. Non, ça va l’énerver. On peut aller au resto, ça fait longtemps qu’on est pas allé au resto en amoureux. On prendra une babysitter.

Putain faut pas qu'elle me quitte. Faut que je lui dise que je l'aime. Ce soir. ”

Alors que sa fille babille une déclaration d’amour à son doudou, le père reste absorbé sur son téléphone, l’air préoccupé. Il lève la tête une seconde en direction du panneau.

1 minute.

*****************

“Un pas en avant. C’est ce que ça prend, elle m’a dit. Faut que tu bouges, que tu sortes. Reprendre ma vie en main. Elle n’en peut plus. Un fardeau, je suis un fardeau. Pour elle, pour ma famille. C’est si dur, je n’y arrive pas. Je ne suis pas assez fort. Elle va me quitter, je le sais. Elle mérite mieux que ça, que moi. Le monde entier mérite mieux que moi. J'ai échoué dans mon travail, avec ma famille, avec moi. Personne ne peut m’aider. Pourquoi je n’y arrive pas ? Un pas en avant. Ce serait aussi simple que ça ? Après tout je suis sorti aujourd'hui. La psy me dit que je suis malade. Mais elle ne me dit pas comment on guérit. Un pas après l'autre qu'elle dit. Comme si c'était si facile. Juste un putain de pas en avant pour relancer la machine comme elle dit... ”

Quelques stations plus loin, au bord du quai, un homme, plutôt grand est immobile. Il semble concentré sur un point devant lui, sur les rails, perdu dans ses pensées.

“je me demande si… ça ne peut pas faire plus mal, de toutes façons ?”

Dans le tunnel, la rame s’approche.

Un pas en avant.

Un cri.

******************

“Mesdames et messieurs, en raison d’un accident grave de voyageur, la circulation du métro est interrompue pour une durée indéterminée. “

Une vague de soupirs agacés parcourt la foule.

L’homme bedonnant regarde sa montre avec panique tout en s'engouffrant vers la sortie.

“Pffff je vais être en retard, foutu métro, pas capable de fonctionner correctement. Un taxi. Vite.”

La jeune femme retire ses écouteurs pour entendre l’annonce.

“Zut. Et va faire du vélo avec cette tenue. C’est pas le bon moment là…. je vais me faire tuer si j’arrive en retard.”

Elle se dirige vers la sortie, aussi vite que ses talons le lui permettent.

Le jeune gothique semble saisir l’agitation des gens qui l’entourent et prend connaissance du message affiché sur le panneau.

“Merde. Bon, je vais marcher.”

Inquiète, la petite fille tire sur la main de son père “On va pouvoir aller au centre aéré, papa ?”

La père a levé les yeux de son téléphone, il semble soucieux. “Oui ma puce, on y va, ne t’inquiète pas.” Il entraîne sa fille vers une sortie, serrant un peu plus fort sa main.

“Papa, c’est quoi un accident grave de voyageur ?”

“Un accident ma chérie, un simple accident.” C’est la vie qui broie les gens ma puce… tu l’apprendras bien assez vite. “ça te dit qu’on aille manger une glace avec maman ce soir ? tous ensemble ? On pourra aussi jouer à un jeu de société, ça fait longtemps.

“Ouiiii une glace !! Je t’aime trop papa !”

“Moi aussi, je t’aime ma puce.”

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