Le chateau

Il était une fois dans un pays lointain un château. Mais pas n’importe quel château. Le terme de forteresse serait sans doute plus approprié. Bâti sur une vaste plaine, le château occupait une zone légèrement surélevée. Des douves profondes, dotées de crocodiles affamés le ceignaient. Il était construit en pierre de taille dont les jointures étaient invisibles tellement les maçons avaient fait un travail remarquable. D’architecture carrée, quatre tours de guet étaient montées aux angles. Des chemins de rondes les reliaient, entrecoupés de tours plus petites, mais plus hautes, permettant d’embrasser d’un seul regard l’ensemble de la plaine entourant le château. Le pont levis, que personne n’avait jamais vu baissé selon la légende, était bardé de pics, renforcé de métal.

Rien n’invitait à y entrer. Mais le plus impressionnant restait l’armée de ce château. Des archers nombreux guettaient jour et nuit aux meurtrières et sur les chemins de ronde. Des guetteurs étaient prêts à sonner l’alerte au moindre mouvement suspect dans la plaine. Des fantassins lourdement armés de hallebardes gardaient chaque porte, chaque entrée potentielle.

Le seigneur de ce château ne sortait jamais. Il défendait jalousement ses terres et on prétendait qu’il pouvait tenir des sièges des années durant. Nombre de combattants se seraient heurtés à ses murs, sans jamais parvenir à y trouver une brèche.

Parfois, des pourparlers s’engageaient, mais le Seigneur, visiblement peu enclin à la négociation, n’avait jamais laissé accès à son château. Les rumeurs racontent que souvent, les messagers envoyés pour discuter avec lui n’en ressortaient pas indemnes, quoique toujours vivants.

Peu de témoignages de l’intérieur reviennent, peu d’informations filtrent, en plus des défenses imparables, les espions étaient tenus en échec, incapables d’entrer pour récupérer quelque information que ce soit. Et les rares qui y entraient en ressortaient sans information cruciale. Tout était sous contrôle.

Un jour, l’un des guetteurs donna l’alerte au reste du château. Il annonça des mouvements dans la plaine.

En effet, à plusieurs centaines de mètre de l’enceinte du château, un camp s’était installé. A cette distance il était difficile de voir qui étaient les intrus. Mais ils étaient là. Aucune catapulte. Aucun bélier. Plusieurs tentes se dressaient, de la fumée montait vers le ciel, parfois, tard dans la nuit, quelques rires se faisaient entendre.

Alors que ses soldats lui firent un rapport de la situation le Seigneur demanda :

« - Mais que font-ils ? Ils bougent ?

- Non Monseigneur. Ils semblent s’être établis ici.

- Mais leurs intentions sont hostiles n’est-ce pas ? Ils veulent rentrer dans mon château ?

- Nous l’ignorons Monseigneur. Ils sont là, c’est tout. »

Le seigneur se plongea alors dans une longue réflexion. Régulièrement, il demandait s’ils étaient encore là. On lui répondait que oui. Et il réfléchissait de nouveau. Pendant ce temps, d’autres troupes venaient, et prenaient d’assaut le château. Sans succès, comme toujours. Certaines tentatives étaient plus audacieuses ou réussies, mais le château, à jamais, demeurait fermé.

Parfois, on lui rapportait l’arrivée d’une nouvelle tente ou d’un nouveau feu. Des odeurs de cuisine. De la musique. Des rires. Des bruits de forge. Mais aucun mouvement vers le château.

Quelques années plus tard, il dit : « Qu’on envoie des éclaireurs dans ce camp. Qu’ils me fassent leur rapport. »

Et les éclaireurs se mirent en chemin. Plusieurs gardes avec des hallebardes les accompagnaient, par sécurité. Une fois arrivés au campement ils constatèrent la vie qui l’animait. Plusieurs tentes abritaient des gens, on reconnaissait aisément une cuisine, un atelier de cuir, une forge, de la musique s’entendait dans certaines tentes. Tous les habitants du campement semblaient heureux, bien nourris et reposés.

Personne ne semblait s’inquiéter de la présence de la petite troupe. Certains les saluaient même de la main ou d’un signe de tête.

Ils se dirigèrent vers la tente la plus vaste. Devant cette dernière, deux gardes étaient postés. Portant une épée simple à la taille chacun et une armure légère. A l’approche de la délégation ils l’interpellent :

« - Bonjour, qui êtes-vous ?

- Nous sommes envoyés par le Seigneur du château.

- Oh, bien. Vous pouvez entrer, elle vous attend. »

Les éclaireurs échangent un regard surpris et franchissent le seuil de la tente. A l’intérieur, tout le confort d’un campement est présent. Suffisamment pour s’installer, mais pas assez pour gêner en cas de départ précipité. Des tentures drapent les murs de la tente, tout est paré de couleur rouge, noire et argent. Un paravent en bois précieux réserve un espace dans un coin. Derrière, semble-t-il, est situé le lieu de couchage. Au centre de la tente, un bureau de bonne taille. Dessus, de nombreux papiers, des journaux remplis d’une écriture serrée, quelques dessins. Un porteplume traîne dans un coin.

Des bougies éclairent le lieu d’une lumière pâle et chaude. Une jeune femme est assise derrière le bureau, elle est penchée sur un ouvrage, la langue au coin des lèvres elle semble concentrée sur sa tâche. Ses cheveux semblent retenus simplement par une sorte de pince et lui tombent malgré tout en cascade sur les épaules. Sa tenue relève plus de la guerre que d’une dame de haute naissance. Ils remarquent quelques cicatrices sur ses bras. Elle lève les yeux de son occupation et les pose sur les visiteurs. Un regard franc, de braise et d’acier, il ne cille pas. Il semble aux éclaireurs qu’il les transperce en un instant. Un léger malaise s’installe.

Elle leur sourit. Sur sa joue, une autre cicatrice, semblant récente.

« - Bonsoir messieurs. Que puis-je pour vous ?

- C’est… c’est le Seigneur du Château qui nous envoie. »

La surprise se lit sur le visage de la femme. Elle met de côté son ouvrage sur un coin du bureau, et s’installe dans sa chaise.

« - Le Seigneur du Château ? Vraiment ? Il est venu me demander de partir c’est cela ?

- Pas tout à fait Madame …??

- Générale, pour vous. Alors que veut-il ?

- Il veut savoir ce que vous voulez… Générale. Pourquoi vous êtes là. »

La femme réfléchit et prend son temps pour répondre.

« - Vous ne voyez ici qu’une partie de mon armée. Le reste a été décimé lors d’autres assauts que nous avons menés. J’ai établi mon camp ici car j’ai toujours été fascinée par les légendes qu’on raconte sur ce château, et son Seigneur. Je suis une aventurière.

- Hum, j’entends. Mais que faites-vous exactement ?

- J’attends.

- Mais qu’attendez-vous ?»

Pour seule réponse, un sourire en coin.

Les éclaireurs semblent intrigués. La générale se lève alors et leur dit : « Suivez-moi. »

Ils sortent de la tente et vont un peu en dehors du campement. La jeune femme désigne alors le reste de la plaine. « Que voyez-vous ? »

Les éclaireurs se regardent et hésitent : « les terres de notre Seigneur. »

Sans cesser de regarder droit devant, elle insiste : « Regardez mieux. »

Alors, dans la lumière du crépuscule, les éclaireurs jettent un regard nouveau sur cette plaine. Ils l’ont, après tout, toujours contemplé de loin, des hauteurs du château. Sur place elle semble différente, sans qu’on sache pourquoi. Puis, leurs yeux voient.

Devant eux, quelques restes d’anciens campements. Des feux éteints. Des armes brisées. Des impacts de catapulte. Des fanions abandonnés aux couleurs défraichies par le soleil. Soudain, la plaine prend une autre couleur.

La générale se tourne alors vers eux : « Je vois à votre visage que vous avez compris ce que je veux dire. Depuis que je suis là, j’ai vu se livrer tant de batailles. Parfois, certains ont passé vos murailles. D’autres ont franchi le pont levis à grand renfort d’énergie mais ont toujours été repoussés. Personne n’entre jamais vraiment. Personne ne s’installe dans ce château. Il est imprenable. Alors j’attends.

- Mais quoi ?

- Une faille. Ou une invitation. Peut être les deux. Mais si je me précipite comme les autres généraux, alors, je finirai comme les autres. Et puis, nous sommes bien ici, non ? Et j’aime contempler ce château, même si c’est de loin. Il est… fascinant. »

Son regard se pose un instant sur la bâtisse. Il pétille. Sans rien ajouter, elle leur tourne le dos et retourne à sa tente. La mission d’éclaireurs rentre et fait son rapport au Seigneur.

« - Monseigneur, nous avons parlé à la…. Chef du campement.

- Alors ? que veut-elle ?

- Elle attend.

- Elle attend quoi ?

- Que… votre château soit… accessible… je crois... »

Le Seigneur se mure alors dans le silence et congédie d’un geste vif son équipe.

Quelques nuits plus tard, le Seigneur sort de son château par une porte connue de lui seul, et se rend sur le campement. Il arrive à la tente de la générale et s’y introduit, passant la surveillance des gardes. Cette dernière dort. Il la contemple un instant puis s’assoit sur le bord du lit. Cette dernière se réveille. D’abord surprise, elle accueille d’un large sourire son visiteur.

« Vous êtes le Seigneur du château, j’imagine ?

- Oui.

- Vous venez me demander de partir ?

- Non.

- Vous voulez qu’on parle ?

- Pas vraiment. »

Le silence.

« - Vous savez, je sais que vous attendez vous aussi.

- …

- Je sais pourquoi vous avez construit ce château.

- …

- Mais ce que j’ignore, c’est pourquoi, depuis tout ce temps, vous n’êtes pas reparti à l’aventure.

- Je livre bataille vous savez, je ne suis pas inactif.

- Vous défendez votre château. »

Un nouveau silence. Elle s’assoit à côté de lui, jusqu’à ce que leurs jambes se frôlent.

« - Votre légende attire énormément d’aventuriers cela est vrai. Cela maintient votre armée en forme. Et fait aussi de nombreuses victimes. Qui, rêvant de dragons et de trésors s’en repartent bredouilles.

- Ce n’est pas moi qui les convoque. Je n’ai jamais prétendu avoir des trésors ni un dragon. Je ne demande rien. Je ne colporte pas de légendes.

- En effet. Mais parfois face au silence, les légendes se construisent seules et prennent vie. Mais pour ma part, je m’intéresse à ce que les légendes ne disent pas. Qui est ce Seigneur en réalité ? Quels sont ses secrets ? Ses batailles ? Pourquoi ce château n’est-il pas redevenu un camp nomade ? »

Le Seigneur se lève et, sans un mot, sans un regard pour la générale, quitte les lieux.

La jeune femme le regarde s’éloigner et soupire en s’allongeant de nouveau dans son lit. Cette nuit-là, dans ses songes, une bataille fit rage.

Les mois suivants, le Seigneur rendit visite à plusieurs reprises à la jeune femme. Toujours, ils échangeaient quelques mots. Toujours, il repartait brusquement, sans rien dire. Un jour, dans un murmure à peine audible, il lui confia que parfois, du haut d’une tour il observait le camp à la longue vue, qu’il s’habituait à sa présence sur ses terres. Après cela, elle ne le vit plus durant de longs mois.

Et la jeune femme attendait. A force, se disait-elle, elle aussi finirait par faire partie de la légende. Elle regardait d’autres camps d’installer, parfois avec appréhension. Elle voyait les batailles se livrer. Elle restait loin des batailles et s’occupait dans le camp et, parfois, une nuit était plus intéressante qu’une autre, celle où elle avait de la visite. Elle attendait, elle aussi.

Un jour, se disait-elle, peut être que l’attente sera finie pour tout le monde.

Un jour se disait-elle, je repartirai à l’aventure.

Un jour se disait-elle, je saurai.

Parce que même les légendes ont un début… et une fin.

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